30.9.09

Dernier

Etait-ce le dernier ? Oui, en raison de la limite des cinq cents qui avait été la sienne dès le commencement. Mais lui venait l’envie de continuer, pensant à ces infimes observations qui, depuis toujours, l’occupaient tout au long de la journée et qu’il ne prenait pas le temps de noter, souvent parce qu’elles lui paraissaient trop communes.
Il était pourtant parti d’elles pendant ces deux années, et elles l’avaient emporté ailleurs, délivrant sans qu’il s’y attendît un sens caché, une vision différente des choses que seul le langage, instrument surprenant, lui permettait d’atteindre. Le moindre détail qui retenait son attention, une fois retranscrit en quelques mots, pouvait ouvrir des perspectives inattendues sur d’autres moments de sa vie ou de celles d’autres hommes dont il avait entendu parler, et, dans ce jeu d’associations qui l’étonnait lui-même, c’était tout à coup un monde plus vaste que le sien qui s’ouvrait, au-delà, croyait-il, de sa propre vie.

Deux

Les gens qui passaient à côté d’eux les voyaient-ils ? Les deux terrassiers noirs s’étaient assis dans un coin de leur chantier, petit terre-plein encadré par quelques barrières rouges et blanches qui les séparaient de la circulation de la rue. Tous deux étaient adossés à une barrière et avaient sorti leur casse-croûte à midi pile. L’un, plus jeune, tendait une barquette au plus vieux qui se servait dedans à l’aide de sa fourchette. Sans doute ce dernier était-il le patron, ce qui aurait expliqué le respect avec lequel le jeune homme le traitait naturellement. Un chapeau vissé sur la tête pour se protéger du soleil qui n’était pas très fort ce jour-là, il sortit un petit appareil de sa poche qu’il manipula un instant, une radio semblait-il. Puis tous les deux qui avaient fini de manger burent une bière, fumèrent une cigarette, rêvassèrent un peu (ils semblaient silencieux) et durent se remettre au travail.
Celui qui les avait observés depuis la fenêtre de sa cuisine éprouva quelque tristesse en pensant à ces passants qui ne les avaient pas vus, qui ne les verraient jamais, et bénit la chance qu’il avait de posséder un tel poste d’observation donnant sur un chantier aux deux hommes si uniques.

13.9.09

Librairie

On ne se souvenait plus du visage du libraire. Jadis, on pouvait pousser la porte en bas et monter les escaliers jusqu’au premier étage où se trouvaient les rayonnages de livres et quelques tables où étaient exposées les nouvelles parutions. On ne le voyait pas d’abord, mais on finissait par découvrir son visage et ses cheveux blancs derrière la vitre, l’homme ayant son bureau séparé de la librairie. Peu affable, il semblait veiller sur un héritage, et surtout sur la présence ancienne de l’écrivain qui, encore jeune, y avait travaillé, avant d’écrire lui-même des livres désormais vendus ici.
Mais depuis quelques temps la porte en bas était fermée et le libraire invisible. Un numéro de téléphone était affiché : il suffisait d’appeler pour s’enquérir d’un livre et prendre rendez-vous. Au rez-de-chaussée on ne voyait que cette vitrine d’une boutique où, comme dans chaque ville, on vendait du café, des vêtements et des sous-vêtements, des objets ménagers. Ainsi s’effaçaient année après année des commerces prestigieux et des hommes discrets, comme au coin un peu plus loin cette autre librairie où, il y avait bien longtemps, se retrouvait dans l’arrière-boutique un petit groupe de joyeux conspirateurs dont les paroles étaient désormais enfouies dans quelques ouvrages introuvables.

12.9.09

Descente

Il se souvenait-rêvait pour la énième fois de cette route, de la descente jusqu’à la rivière enjambée par un pont, et en même temps c’était la remontée qui lui revenait à l’esprit, seul ou à plusieurs, seul le plus souvent mais en période de vacances il y avait toujours ce rituel familial qui consistait, en fin d’après-midi (qui se confondait très vite, selon l’inclinaison du soleil et l’intensité de la lumière avec le début de la soirée), à aller sur la route – route bitumée mais parcourue en son milieu d’une petite bande d’herbes, là où les roues des voitures assez peu nombreuses ne roulaient pas -, à descendre à la rivière comme on disait, un peu repus, plus calmes après des heures généralement dévolues au repas et au farniente dans le jardin, marchant au milieu de la forêt et des champs environnants, dans ce cadre si authentiquement campagnard que, venus de la ville, on écarquillait parfois les yeux pour y croire, - il se laissait emplir par ce souvenir qui, à force d’être revenu, avait aussi une existence imaginaire dans la confusion qui ne pouvait être qu’imaginée ou « fabriquée » de la descente et de la remontée, il se laissait prendre une nouvelle fois par cette image si profondément sienne d’un lieu chéri vers lequel il tendait (le pont sur la rivière) et duquel il revenait, sûr de devoir revenir un jour à ce lieu qu’il avait quitté quelques minutes plus tôt, incapable finalement d’en garder une vision figée qui resterait en lui comme une photographie.

10.9.09

Ville

L’arpailleur était arrivé dans cette ville un matin, et ses premiers contacts avec la population avaient été décevants. Jamais plus, disaient les gens, on ne les reprendrait avec les activités diverses qui avaient été les leurs à côté de leurs tâches quotidiennes, jamais plus ils ne collecteraient de chansons, jamais plus ils n’organiseraient d’expositions de tableaux locaux, jamais plus ils n’inviteraient d’écrivains étrangers ni régionaux à venir lire des extraits de leurs œuvres. Et lui, l’arpailleur, pouvait rentrer chez lui, car on n’avait pas besoin de ses services.
Mais comme il était têtu et nécessiteux, il resta, s’abritant sous les porches des maisons cossues, profitant, pour vivre, de la générosité des plus pauvres. Souvent, il chercha une explication à ce rejet de tous les arts par la population, questionnant les passants, mais il n’eut jamais de réponse. Alors il devint mendiant parmi les mendiants, offrant gratuitement, en pleine rue, dans la nuit profonde, ce qu’il appelait ses trésors. Mais ses gesticulations invisibles n’attirèrent aucun public, sauf peut-être celui de quelques rats intrigués qui ne savaient même pas applaudir.

8.9.09

Voyageur

On avait attendu longtemps le voyageur. Il apportait des lettres venues de très loin, et d’un temps disparu. Où les avait-il trouvées, ou bien les lui avait-on confiées ? Lui-même ne s’en souvenait plus exactement, mais les portait volontiers, en connaissant le contenu qu’il récitait avec un bonheur visible, avant qu’on ait commencé à décacheter l’une d’entre elles. Alors, la lettre ouverte devant soi, on était stupéfait d’entendre la récitation du voyageur correspondre mot pour mot avec ce qu’on lisait, comme si la voix de celui-ci tâchait d’imiter celle de l’épistolier depuis longtemps disparu. Puis on s’asseyait sur un banc à côté du voyageur et on l’écoutait réciter pendant des heures, oubliant le papier qu’on tenait entre ses mains.

3.9.09

Homme

« Bonjour monsieur, et bonne journée ! ». Assis sur une marche d’escalier menant à la porte d’une boutique close, le mendiant prononçait ces mots redondants dans un large sourire, et ne demandait rien au passant surpris par tant de courtoisie, et qui, sans doute pour cette raison, passait vite son chemin.
Il arrivait cependant que quelqu’un, honteux de se montrer indifférent à cette amabilité de l’homme face à lui, s’arrêtât, et se mît à chercher quelque pièce dans son porte-monnaie. Jetant un coup d’œil sur la casquette posée sur le sol dans laquelle ne se trouvaient que des pièces d’un centime, il en choisissait une, lui, d’une valeur plus honorable, et la déposait avec un sourire au milieu des sous que d’autres avant lui n’avaient pas eu honte d’offrir au mendiant.
Alors, ce dernier, après avoir renvoyé le sourire au bienfaiteur qui avait déjà le dos tourné, pivotait la tête et lançait un clin d’œil au reflet de son visage dans la vitrine de la boutique.

30.8.09

Inconnus

Il avait rencontré l’inconnu dans les pages de ses livres en même temps qu’autour d’une table, au milieu d’autres qui s’évertuaient à déchiffrer d’anciens textes. C’était un homme au visage grave mais qui, sous l’effet d’une plaisanterie parfois anodine, se transformait en celui d’un enfant. Lui n’osait pas poser de questions, venu dans ce pays pour lire et écrire, totalement muet. Pour l’inconnu était-il une énigme ou une simple présence insignifiante, comme il y en avait tant d’autres autour de lui, venues du monde entier ? Il ne savait. Il lui arriva toutefois, à la faveur de quelques moments où il était isolé avec lui, de raconter certains de ses événements de sa vie, mais il lui parut que ces quelques paroles avaient encore ajouté à l’opacité de leur rapport, et empêché tout rapprochement.
D’amitié entre eux il put cependant être question après des années, comme si cette opacité même en avait été la raison, sans qu’aucun des deux pût clarifier pour soi-même l’étrangeté de ce phénomène. C’étaient ainsi, quand ils se retrouvaient après une longue absence, de fortes embrassades, comme on n’en avait jamais vu entre deux inconnus.