28.2.09

Partage

De temps en temps revenait pour lui l’essentiel. Loin de cet écran où fourmillaient les nouvelles venues du monde entier, où s’entrechoquaient des voix aux tonalités les plus diverses, voix souvent rageuses et fortes, il se retrouvait tout à coup dans une zone de silence et de paix, zone qui était toute intérieure mais semblait s’ouvrir sous l’effet d’une atmosphère particulière autour de lui.
Certains objets, certains êtres, certains lieux avaient retenu son attention au cours de la journée. Leur aura s’était répandue en lui, effaçant les monstres et les damnés qui auraient pu se saisir de son esprit à la fin de la journée, éliminant toutes les velléités de combat que ceux-ci éveillaient brusquement dans son esprit. Alors, dans une solitude bénéfique et qui n’avait rien d’égoïste, il pouvait rassembler en lui, pour lui et peut-être quelques autres ce qu’il avait vu, perçu et pensé de précieux, en vue d’un partage dont il ignorait les conditions mais dont il était sûr qu’il se produirait un jour, à une date indéterminée, dans un lieu inconnu.

Poète

Il disait écrire de la poésie, mais n’en lisait pas. En somme, il ne lisait que celle qu’il composait au fur et à mesure de l’écriture, ou bien se relisant.
Il écrivait le plus souvent chez lui, pendant les quelques heures de liberté que lui accordait la crèche où était son enfant une partie de la journée. Sa poésie, expliquait-il, consistait en une prose qu’il ne savait définir exactement, ne voulant pas se sentir prisonnier d’un genre. S’il parlait de poésie à son propos, c’est que ce terme englobait pour lui tout un univers qui dépassait les différents genres littéraires.
Il ne concevait pas l’écriture comme un travail. Non, c’était pour lui une forme de paresse, loin de tout labeur. Publiait-il ? Il disait que non, trop occupé d’écrire et de déployer à travers le langage ce qui était précieux pour lui. De même, il ne lisait pas les poètes, pour ne pas se sentir appartenir à un milieu et à un temps précis.

27.2.09

Monde

Jamais il n’avait pu envisager se déplacer à cette vitesse, fonçant sur une route au milieu d’autres véhicules. Alors il marchait le long des voies dites rapides, sans s’occuper du trafic, rejoignait des chemins isolés qui montaient dans l’arrière-pays, là où les voitures ne pouvaient pas accéder. Il se mêlait à la vie ancienne, se perdant au milieu des rochers et des cabanes en tôle, incapable de croire que le monde qu’il avait vu en bas existait réellement.
Qui vivait encore là-haut ? Quelques vieux, une poignée d’animaux domestiques, un cochon et quelques oies. Lui était le seul jeune à être resté parmi eux, descendant parfois sur la côte pour se convaincre que le seul monde réel était celui qui était devenu en quelques décennies caché et inaccessible.

25.2.09

Parole

Parlait-il ? Si des mots sortaient bien de sa bouche, il semblait les prononcer avec une neutralité totale, sans jamais exprimer à travers eux quoique ce soit de personnel ou d’intime. Il ne parlait pourtant pas que de travail, mais aussi de sa famille ou de ses activités de loisir, mais comme s’il s’était agi d’un autre que lui, de manière totalement extérieure.
En l’écoutant évoquer en quelques traits sa propre vie, on se prenait à s’imaginer la personne dont il était question, et qui n’était pas lui. Son propre visage semblait être une enveloppe, et lorsqu’il parlait on cherchait à déceler la vraie identité que celle-ci dissimulait, sans y parvenir.
Quand d’autres désiraient atteindre - parfois désespérément - une présence à travers leur parole, lui cherchait à consolider une absence, et chacun des mots qu’il prononçait ne semblait pas avoir d’autre fonction que celle d’effacer les traces de sa propre existence.

24.2.09

Animaux













De là où il était, il les voyait cavaler maladroitement à travers la savane, à la recherche d’un de ces trous qu’il finissait par trouver et dans lequel ils aimaient se plonger et se rouler pendant de longues heures. Leur ventre était énorme, et leurs défenses parfois longues leur servaient à déterrer de vieilles racines qu’ils mastiquaient longuement, en goûtant chacune des fibres.
Le phacochère, pensait le lion couché à l’ombre d’un arbre, aime ressasser les mêmes vieilles questions. Il n’en invente aucune nouvelle, il mastique et mastique tant qu’une petite goutte de jus reste.
Le lion observait pendant des heures les jeunes porcs sauvages se rouler dans la boue les pattes en l’air, et leur mode de vie grégaire le dégoûtait. Il ignorait qu’un jour leurs descendants iraient se répandre sur internet et machônner leurs immondices en ligne.

Périple

De ses innombrables périples à travers le monde, il avait sans nul doute préféré le dernier qui, une nuit, l’avait conduit dans les bras de sa mère depuis longtemps disparue.

23.2.09

Récit

Il pensait à un récit composé de ces éléments disparates et parfois évanescents, fait d’alignements, de croisements, d’accouplements, de chocs, de mélanges, de fusions qui en découleraient certainement, il entrevoyait à certains moments des listes d’éléments rencontrés au commencement de sa vie, divers, nombreux, sans être sûr toutefois de ne pas devoir échafauder un édifice au fond artificiel car constitué de pièces qu’il aurait sans toujours le savoir reformées, réimaginées, il se représentait cette construction toute mentale mais éclairée des éléments les plus secrets de sa vie, comme si la réussite de son entreprise dépendait de cela, de cette mise au jour de ce qu’il croyait le plus enfoui et le plus profond, et soudain la vanité de ce travail lui apparaissait, car, en discutant avec des amis proches, il se rendait compte que leurs propres éléments recoupaient les siens, figures familiales intimes, soucis de l’enfance, rêveries de l’adolescence mêlés à des slogans publicitaires idiots, à des bandes dessinées sans intérêt, à des événements historiques ressassés depuis des lustres, à tout un bric-à-brac quotidien qui, tout autant que ce qu’il y avait pour lui de plus personnel, avait structuré sa vie, même s’il ne voulait bien sûr pas le reconnaître, captivé par l’aspect plus originel et plus poétique de ses « éléments ».

22.2.09

Eléments

Avec ces fragments il construisait sa vie, ou le croyait du moins. Il bâtissait en vérité un monde de rêves dans lequel telle plante avait sa place, tel être son sens, telle parole sa fonction. Rien n’était indifférent, tout avait une signification, même si, par ailleurs, à un niveau qu’il qualifiait de « métaphysique », rien n’en avait.
Ainsi naissait une harmonie, la sienne, unique et indestructible. Sa forme subsistait pendant un moment qui pouvait durer quelques mois ou quelques années, puis peu à peu elle se transformait, lentement envahie par de nouveaux éléments qui, au gré des rencontres et des expériences, venaient s’ajouter à l’ensemble patiemment constitué, sans toutefois jamais ébranler les soubassements de la bâtisse qui reposait sur quelques émotions initiales.
Vivre là au milieu de cette construction fantasmatique si puissante que tout paraissait objectivement significatif avait son charme, et il aimait faire visiter à ses proches cette structure au fond si perméable au sein de laquelle il lui arrivait de s’orienter difficilement, car, sans même qu’il s’en rendît compte, des courants inconnus la traversait de part en part.

21.2.09

Eléments

Le quotidien, c’étaient des bouts de souvenir, des fragments de vision, en une journée le pied d’un vieil homme disparu (ses ongles jaunes trop longs à l’hôpital qui devaient le gêner), encore une fois les orties et les ronces dans le pays habituel, la peau du vieil homme atteint de psoriasis, le serpent découvert dans une botte, l’autre serpent dans une cuisine, la route et le pont au-dessus de la rivière où l’on se penchait pour voir défiler l’eau et toute la vie dedans, poissons, herbes, sable, tout ce monde en éboulis, tout ce monde qui avait été et était disparu, ne vivant qu’en lambeaux dans la mémoire, éclairant subitement des pans de vie plusieurs fois par jour, plusieurs fois par semaine, revenant toujours mais selon des angles différents, s’accordant peut-être aux sensations et aux rêveries présentes, le quotidien, c’était ce mélange permanent, cette fluidité incessante de tous les éléments d’une existence, indissociables, indémêlables, une vie continuant à les faire se mouvoir sans que celle-ci vous appartînt, sans que vous pussiez la guider, la former, lui donner même un sens définitif. Enigmes.

20.2.09

Images

Il y avait toujours eu de ces présences qui demeuraient toute une vie, voix et formes qui vous habitaient parce que dans l’enfance on les avait rencontrées une fois par semaine dans tel périodique qu’un parent vous amenait. C’était des images qui parlaient et racontaient des histoires souvent farfelues, mais pour rien au monde on ne les aurait manquées.
Chacune de ces images poursuivait sa vie, évoluait selon les désirs du dessinateur ; en vous elles restaient fixes et se perdaient dans la mémoire d’avant l’adolescence, dans cette période lointaine où vous appreniez à lire en décryptant les bulles qui flottaient sur du papier.
On avait un peu honte de les évoquer, elles restaient enfouies dans une espèce de placard à balais où tout un ensemble d’images étaient entassées les unes sur les autres, emplacement caché où jamais on était venu faire le ménage. Et maintenant il fallait le vider, entasser les kilos de papier jauni dans un carton et poser tout cela sur le trottoir ? Peu importait, on pouvait tout jeter, les images resteraient, qu’on reconnaîtrait un jour par hasard, figurant un trésor à la valeur qu'on croyait toute personnelle.

19.2.09

Critique

Comme souvent, la critique n’avait pas su que cet écrit avait été composé à une période-charnière de la vie de son auteur, à un moment où, sans fortune, sans amis, sans famille, il avait pensé mettre un terme à son existence. Or, tandis qu’il était sur le point de commettre ce qu’on appelle parfois l’irréparable, un messager avait frappé à sa porte pour lui amener une somme d’argent de la part d’un bienfaiteur inconnu.
Alors il s’était jeté à corps perdu dans la composition de cette œuvre étrange, toute entière faite d’opérations inédites, de calculs sans fin à travers lesquels la conscience se voyait examinée avec une attention et une intensité jamais atteintes. L’écrit qui avait été publié ensuite était traversé par cette énergie sauvage, au point que les philosophes de métier virent en lui un curieux astéroïde tombé dans leur jardin, incapables de décrypter les messages dont il était recouvert et qui semblait émaner d’une planète située à des années-lumière.
Oui, jamais personne n’avait retrouvé cette énergie de l’auteur, cette énergie du réchappé du naufrage, et pourtant combien de critiques avaient discouru avec une apparence d’autorité sur cet objet étrange issu d’une cervelle déliée !

18.2.09

Vie

Il se taisait, quand l’autre n’osait pas. Il se disait qu’il fallait parler et encore parler, ne faire que cela, aborder tous les sujets, communiquer, échanger, débattre, se débattre dans la langue, dans la langue des autres qui se mêlait à la sienne, mais était-ce possible autrement ? N’était-on pas contraint et forcé de voir sa propre langue vivre de celle des autres, participer de l’immense machinerie verbale qui partout proliférait sous les formes les plus diverses.
Et le silence de l’autre avait-il un sens quelconque, alors ? Se taisant, n’était-il pas lui aussi envahi par les mots des autres, ou plutôt n’était-il pas animé par les paroles de tous ceux qui l’avaient précédé et qui fusaient encore autour de lui, à peine transformées ? Il se tournait vers lui qui se taisait, et il se sentit rempli d’un immense mépris pour celui qui le jugeait mal, qui le considérait comme un être inférieur parce qu’il avait accepté de communiquer, de troquer ses mots avec ceux des autres, sans jamais reconnaître que ses mots n’étaient en rien sa propriété mais appartenaient à une foule sans fin, à la fois visible et invisible. Il eût pu tuer cet homme assis à l’écart qui le jugeait ainsi sans se douter qu’il n’était pas meilleur que lui.

Etrangers

Le fait de les avoir retrouvés dans ce film si étrangers à ceux qu’il avait connus occupait son esprit. A partir de ces images furtives – eux arrivant sur la plage, eux inspectant subrepticement les vagues, eux s’avançant vers elles en maillot de bain -, il tentait de s’imaginer ce qu’ils auraient pu devenir sans lui, sans ce poids de chair et de réactions toutes primaires qui, nuit et jour, allaient bientôt accaparer leur attention et ralentir leur vie déjà bien rangée avant sa naissance.
Il n’arrivait bien sûr pas à s’imaginer quoi que ce soit, tellement ils étaient, après tant d’années à les avoir fréquentés, prisonniers de leur rôle de parents concentrés sur leur descendance, comme si toute leur existence avait dû se résumer à ce travail, à cette dépense quotidienne de l’élever lui et le prochain, comme si cet homme et cette femme jouaient réellement dans un film dont ils ne pouvaient s’échapper, et quelle surprise ce fut pour le spectateur solitaire de voir la bobine s’achever, lui laissant à lui le soin de retrouver les autres scènes du film qui, disait-on, étaient naturellement archivées quelque part, ce dont témoignaient suffisamment les paquets de photos, instants découpés de cette histoire qu’on avait voulue unique et inoubliable.

17.2.09

Visages

Peu à peu les visages se perdaient, mais ils revenaient par des voies inattendues, photos voire films enfouis qu’on retrouvait et pour lesquels on se procurait l’ancien projecteur qui permettrait de les découvrir. Alors c’était une vraie surprise de voir ces têtes pourtant connues mais toutes jeunes, telles qu’on ne les avait jamais vues, ces expressions qu’on connaissait, même à demi-oubliées (croyait-on), mais encore immatures, comme si leur manquait encore l’assurance que leur procureraient bientôt une réelle sécurité économique voire une reconnaissance sociale.
Là, dans le film, c’étaient des figures nouvelles qui surgissaient, figures qui donnaient peut-être une nouvelle identité à des êtres proches, peut-être, car lui qui les découvrait n’était pas sûr de bien savoir distinguer celle-ci, trop troublé par sa découverte d’hommes et de femmes qui d’une certaine manière lui était totalement étrangers, car à cette époque filmée sa propre vie n’était même pas encore conçue. Il les regardait donc passer devant lui avec ce sentiment d’en savoir plus qu’eux sur ce qui les attendait, accompagné de la troublante assurance de les enfanter, eux, ses propres parents.

15.2.09

Promenade

Ici la côte n’était pas ouverte aux vagues, mais s’en défendait. De hauts murs servaient de remparts, et les promeneurs y marchaient, jetant parfois un coup d’œil sur les fondations de l’ancien embarcadère battues par l’écume.
Là, jadis, on avait accueilli des navires, là des gens avaient débarqué et embarqué sur un pont métallique qui fut plusieurs fois balayé par un cyclone. Puis on renonça à accéder au pays par cette côte sauvage, et bientôt il n’y eut plus que la foule des dimanches pour venir marcher le long de ces murs, comme fascinée par cette absence de port, et à la fois soumise à cette austérité de la promenade.
Non loin de là, les enfants jouaient pourtant. Mais les solitaires qui s’asseyaient sur le mur et se tournaient vers l’océan semblaient être les gardiens de ce désastre ancien que nombre d’habitants n’osaient affronter qu’en groupe. Voir les navires passer à l’horizon et se diriger vers d’autres destinations rendait triste. La promenade provoquait immanquablement ce sentiment de perte que même l’existence de l’aéroport n’avait pas permis d’effacer.

Chiens

Ils erraient sur la plage jonchée de branches tombées pendant la tempête, flairant au milieu des débris. Leur posture semblait servile, la gueule penchée, le museau dans la poussière, mais leurs yeux très mobiles se tournaient vers les côtés, à l’affût de tout être ou objet qui pourraient les sauver de la faim.
Parfois ils levaient le regard vers vous, oui, le regard, deux yeux vifs et intelligents qui vous questionnaient. Ils se tenaient immobiles face à vous, comme désireux d’engager un dialogue, sans qu’on sache trop, de chaque côté, quel mot dire ou quel geste faire. Ce face à face pouvait durer quelques minutes où chacun observait l’autre, puis la chienne aux mamelles sèches repartaient, se retournant une ou deux fois, comme déçue que rien ne fût venu de vous, avide d’humanité.

13.2.09

Portrait

Il désirait voir le visage, le vrai visage de cet homme qu’il lisait avec ferveur. Non, ces apparences d’individu qu’il offrait dans chacun de ses livres n’étaient pas des masques, mais des portraits plus ou moins ressemblants de lui-même. Il était sûr qu’en lisant tous ses livres il finirait par distinguer très nettement chacun des traits de l’auteur, et se moquait de ses contradicteurs qui ne parlaient que de créations imaginaires ne devant rien à leur créateur.
Quant à celui qui dessinait les portraits, il découvrait chaque matin son propre visage dans le miroir de la salle de bain, et il lui arrivait de ne pas se reconnaître. « Tant pis, se disait-il, je me représenterai aujourd’hui comme je me souviens de moi hier ou avant-hier, ou plus anciennement encore ».

12.2.09

Retour

La question du retour ne se posait pas. Il était bel et bien là chez lui, et c’était nulle part au bout du monde.
Comme jadis en d’autres lieux, il ne pouvait pas s’imaginer revenir dans un état antérieur, au milieu de ceux qu’il avait côtoyés dans l’enfance ou l’adolescence. De chacune de ces conditions particulières il s’était échappé sans vraiment réfléchir, d’abord pour rejoindre la grande ville, puis pour quitter celle-ci, se dirigeant vers des espaces isolés et difficiles. Jamais il n’avait envisagé revenir au point de départ, asséché par les disparitions, appauvri par des survivants menant la même vie qu’il avait connue jadis. Revenir, se disait-il, l’aurait tué, le tuerait.
Plutôt disparaître dans cet inconnu, se disait-il, l’humeur aventurière.

11.2.09

Enseignements

Il prônait le devenir-arbre, et ses disciples s’y conformaient, se plantant au beau milieu d’un jardin ou même d’une place publique pour prendre racine et se laisser pousser des branches. Certains d’entre eux avaient une préférence pour les arbres tropicaux et partaient convertir les foules dans des pays lointains. De nombreux disciples du maître-chêne ne poussaient pas beaucoup, restaient à l’état d’arbuste toute leur vie, et péroraient sans cesse sur les baobabs, leur feuillage soudainement pris de tremblements lorsqu’ils mesuraient les années de croissance qui les séparaient de leurs idoles. Le maître-chêne était un individu barbu et très bavard, couvert toute l’année de feuilles sur lesquelles ses élèves se jetaient pour en interpréter les nervures.
L’humanité aurait pu ignorer ces nouveaux enseignements, si n’étaient pas apparus en même temps des prêtres du devenir-singe, du devenir-requin ou encore du devenir-insecte qui faisaient des ravages dans les couches les plus fragiles de la population.

10.2.09

Esprit

Longtemps il avait cherché à converser, choisissant ses interlocuteurs dans les sphères les plus élevées de l’esprit, fatigué des sempiternels refrains qui semblaient dominer les foules. Il était donc allé voir à l’écart, dans des régions très reculées, et avait trouvé des hommes et des femmes tenant des propos radicalement différents et parfois insensés.
Il avait longtemps échangé avec eux, beaucoup à travers des livres ou des lettres, puis avait fini par se contenter d’un seul, communiquant avec lui au moins une fois par jour. Il s’agissait d’un imitateur de talent qui contenait à lui seul une foule d’individus rares. Converser avec lui, c’était être dans une compagnie aux multiples visages et voix, c’était se baigner dans des eaux parcourues de mille courants.
Après plusieurs années, il avait toutefois renoncé à ces échanges quotidiens, convaincu d’avoir épuisé cette zone de son esprit, où les autres sont des pôles puissants vers lesquels toutes ses propres forces étaient attirées, neutralisées.

8.2.09

Orage

La foudre était tombée derrière chez lui, à une centaine de mètres à peine. Sa fenêtre s’était violemment illuminée, et lui qui se trouvait assis à son bureau à cette heure tardive avait bondi de son siège et s’était réfugié à l’autre bout de la pièce.
En un instant, il s’était retrouvé dans cette maison perdue dans l’obscurité. Là, un orage de la même violence avait entraîné une coupure de courant, et toute la famille bouleversée par l’irruption d’une boule de feu dans la salle à manger s’était dispersée dans différents coins de la pièce, sans savoir si l’un d’entre eux avait été touché.
Seul à présent, il revivait cette lumière fulgurante et ce fracas, songeant après coup que la moitié des membres de la famille avaient disparu depuis, et que cet éclair à la présence si proche était peut-être annonciateur d’autres disparitions. « Balivernes ! », s’exclama-t-il cependant, conscient d’être victime de la peur qui l’avait saisi violemment.

7.2.09

Escaliers

Partout où il irait, il ne cesserait de monter et descendre les deux escaliers. Le premier avait été celui qui, dans la grande maison en pleine ville, menait au grenier où se trouvait la chambre d’enfant. Elle était donc sous les toits, à côté d’un cagibi où étaient rangés les jouets et les livres de la mère, et, dans le couloir qui y conduisait, une longue suite de livres de poche qu’il aimait prendre entre ses mains et feuilleter, se disant que plus tard il les lirait.
Le second escalier conduisait également dans un grenier, mais celui-ci était plus petit et vétuste, dans une maison perdue dans la campagne, et des loirs y couraient sur les poutres la nuit. Il y dormait parfois, et même lorsqu’il n’y passait pas la nuit, il aimait y monter pour fouiner dans les armoires. L’escalier se trouvait dans la cuisine et n’avait que quelques marches qui permettaient d’accéder à une trappe qu’on ouvrait avec le sentiment d’entrer dans un espace interdit, forcément secret. Là-haut il faisait sombre même en pleine journée.
A côté de ces deux escaliers, ceux que l’enfant découvrit par la suite n’avaient rien de fascinant. Ils menaient normalement à un étage où se trouvaient des chambres, toutes banales, éclairées, sans cagibi ni poutre, et on les redescendait sans regret, mécontent toutefois de n’avoir violé aucun sanctuaire.

6.2.09

Peur

Il craignait cet éloignement. Non pas l’éloignement géographique, qu’il avait toujours apprécié, mais celui, plus profond, qui paraissait le couper de ce monde qui s’était constitué en lui et qu’il avait habité pendant tant d’années. Ce monde était composé de pièces, de visages, de paroles, d’expériences qu’il avait mémorisés et réélaborés, et maintenant il s’inquiétait de son ensevelissement dans une partie plus lointaine de sa mémoire, comme si sa vie intérieure dépendait directement de cet exil extrême qu’il avait choisi.
On disait pourtant que l’éloignement géographique rendait les lieux et les êtres chéris encore plus intensément présents à l’esprit, mais cela ne correspondait pas à son expérience personnelle depuis qu’il vivait à l’autre bout du monde. Non, il voyait plutôt ses émotions passées, sinon disparaître, du moins perdre de leur intensité, menacer – menacer seulement – de se dissoudre, sous l’effet peut-être de ce nouveau monde qu’il se créait à partir de visions inédites et totalement différentes de ce qu’il avait pu vivre dans le passé, - et il craignait désormais que la menace fût réelle, qu’un jour l’univers qui avait été si longtemps le sien s’affaisse et finisse dans d’espèces de ruines mentales qu’il ne pouvait même pas imaginer.

Présence

On le disait à deux cent cinquante kilomètres, puis à trois cent vingt, cela variait d’un jour à l’autre. La nuit, le vent soufflait, arrachant des branches et soulevant des déchets du sol. Il se mettait à pleuvoir très fort d’un instant à l’autre, les fenêtres et les toits étaient battus comme des tambours par ces averses soudaines qui vous réveillaient au milieu de la nuit. Sur les côtes, on pouvait observer des vagues de plusieurs mètres de haut se jeter contre la grève, spectacle que les habitants venaient admirer et photographier.
Bref, il était bien dans les parages. Il avançait selon une trajectoire difficilement prévisible, et son intensité augmentait, ce qui rendait la prévision de son parcours encore plus compliquée. Qu’il passât au-dessus, à deux cents kilomètres de nos côtés, ne garantissait pas que l’île fût épargnée par lui, car il pouvait faire demi-tour et tout ravager.
Cette présence hostile et massive était comme celle d’un dieu dont la colère aurait déformé le visage et rendu la volonté totalement confuse. Nous en étions là : à implorer un ciel mauvais.

4.2.09

Nord

Le nord de l’île, c’était cette rue qui traversait la ville depuis le sud, toute droite, tendue dans la direction opposée, au milieu de laquelle se trouvait le monument au morts avec, dans une urne, un peu de la terre sacrée du pays lointain à laquelle l’insulaire était invisiblement rattaché, le nord de l’île, c’était cette ouverture sur l’océan, cet horizon qui devait signifier quelque chose au-delà des milliers de kilomètres d’eau et de terres inconnues, et certains jours on croyait voir apparaître des formes dans les nuages, des visages, des rues, des villes apparaissaient dans le crépuscule où se mélangeaient toutes les couleurs, à force de descendre cette rue on était comme happé par ce bout du monde sur lequel elle ouvrait, on s’y projetait, on voyait tout ce qu’on désirait voir, ce qui faisait communier un instant l’étranger avec le fou qui, descendant lui aussi la rue, mais plusieurs fois par jour, se mettait à hurler, à tenir des propos insensés, pris par des visions.

Portail

On passait à côté de la statue du lion derrière ses barreaux, marchant dans cette longue rue ensoleillée qui traversait la ville, sans faire attention au long mur blanc qui suivait, sans le voir même, jusqu’au jour où, parce qu’un portail était ouvert, on découvrait de l’autre côté du mur une immense cour, la cour d’une école très ancienne à laquelle était adossée une église.
Le matin lorsqu’on passait en voiture, on voyait bien des enfants emmenés par leurs parents jusqu’à la porte principale de cet établissement qui se trouvait dans une rue perpendiculaire, mais on n’avait pas pensé à l’existence d’une cour de cette taille juste de l’autre côté du mur, cour qui semblait n’avoir pas changé depuis des décennies, avec son panier de basket au poteau rouillé, ses lignes blanches sur le sol à moitié effacées, et au-dessus les fenêtres des salles de cours cachées par des volets presque rabattus pour protéger de la chaleur.
Etrange espace, sans enfants ce jour-là, caché à quelques mètres du passant qui passait à côté de lui sans le savoir, et qui surgissait par la brusque et rare ouverture de ce portail comme une image très enfouie revient parfois à la mémoire.

2.2.09

Enfants

Il regardaient en silence l’enfant attaché dans une étable perdue dans la campagne. Celui-ci, assis dans la paille, grognait, se grattait les pieds, mordait dans un bout de pain en faisant une grimace grotesque, poussait un cheval en bois sur le sol avec des gestes brusques. Jamais ils ne riaient pourtant, comme bouleversés par ce spectacle d’un enfant lointain qui ne leur ressemblait pas.
Etait-ce cette apparence de cachot, cette humiliation profonde de l’enfant attaché comme une bête qui leur faisait éprouver du respect pour lui ? Reconnaissaient-ils une part obscure de leur histoire dans cet enfermement suivi d’une libération indigne ?
L’enfant était désormais au milieu d’une place déserte, tenant une lettre dans la main. Des hommes et des femmes l’observaient accoudés à leurs fenêtres, mais aucun ne descendait. A eux qui regardaient la scène d’en haut comme aux spectateurs lointains il semblait que personne ne pouvait secourir celui qu’on avait condamné à l’errance sans fin.

1.2.09

Noms

Ainsi ils avaient dû abandonner, en même temps que leur terre et leur tribu, leur nom. Une étendue immense les avait bientôt séparés de leurs origines, et il leur était impossible de s’enfuir pour revenir au lieu où on les avait enlevés.
Pendant longtemps, ils avaient porté le nom de leur maître, puis quand ils furent affranchis on les laissa partir en leur donnant un patronyme inventé de toutes pièces, grotesque le plus souvent.
Ils auraient voulu revenir à leur identité originelle, celle d’avant les années d’humiliation qu’ils portaient désormais aux yeux de tous à travers ces quelques lettres qu’ils devaient prononcer lorsqu’on leur demandait de se présenter, mais celle-ci avait été effacée de leur mémoire.
Quelques-uns d’entre eux reprenaient la mer après plusieurs générations pour aller errer sur le continent évanoui, d’autres choisissaient de disparaître dans les montagnes, s’inventant de nouveaux noms qui devenaient légendaires.