31.10.08

Ecrivain

Il avait cessé d’ écrire, pour toujours. Cette fois c’ était la bonne. Il s’ était dit si souvent que c’ était le dernier livre, et puis une fois le livre paru il s’ était encore lancé à corps perdu dans l’ écriture. Ses amis s’ étaient moqués de lui, de son rapport « maladif » aux mots dont il ne savait pas se passer, condamné à en coucher plusieurs milliers par jour sur le papier.
Qu’ allait faire l’ écrivain, maintenant qu’ il avait réussi à renoncer à l’ écriture ?
Il allait par les rues, observant les autres toujours, ne pouvant s’ empêcher de les observer, comme s’il désirait s’ en servir pour un prochain livre. Il analysait le goût ou l’ odeur de la moindre chose, tâchait de les conserver dans une zone spéciale de sa mémoire où il pourrait retourner quand il en aurait besoin. Il déambulait à travers la ville, mais sans l’ innocence dont il avait tant rêvé, encore pris par le labeur d’ une vie dédiée à la réorganisation des choses en un réseau verbal finement tissé. Assis dans un café, il rêvait d’ une liberté nouvelle qu’ il croyait inaccessible.

29.10.08

animaux

Des animaux de compagnie, ils en avaient eu plusieurs tout au long des années. Chiens, chats, poissons (d’ eau de mer et d’ eau douce), poissons-chats, hamsters, tortues, oiseaux, écrevisses, cobayes, lapins, souris, les uns après les autres étaient arrivés dans la maison et avaient vécu en bonne entente avec les hommes qui l’ habitaient aussi. Tous ensemble ils constituaient un zoo en miniature, un zoo n’ hébergeant que des animaux de bonne compagnie.
Il y aurait beaucoup à dire sur les liens entre les humains et les bêtes de cette maison, semblables à ceux qu’ on trouvait dans d’ autres maisons, sauf qu’ ici la profusion animale était exceptionnelle. On ne la remarquait cependant pas au premier coup d’ œil, car chaque animal avait sa place dans l’ une des pièces de la maison, excepté peut-être les chiens et les chats qui naviguaient d’ une pièce à l’ autre.

28.10.08

Fiction

Il s’ était absenté sans laisser d’ adresse et en espérant qu’ on l’ oublierait vite. Il prit un autre nom reprenant la plupart des voyelles et consonnes de son patronyme, puis finit par renouer un contact électronique avec la plupart de ses amis sous cette fausse identité. Aucun d’ entre eux ne reconnut ses tournures de phrase si particulières, ni son humour qui était croyait-il si spécial, ni certains éléments de son caractère qui transparaissaient évidemment dans certaines anecdotes qu’ il raconta pour illustrer sa nouvelle vie, en tous points semblable à l’ ancienne. Cette absence de discernement de ses proches le navra et l’ irrita, et il se demanda comment ceux-ci avaient bien pu faire pour le reconnaître pendant tellement d’ années.

Homme

Il devait s’ agir d’ un autre usage du cerveau. Habitué depuis toujours à observer plus qu’ à participer, certaines zones de ce qu’ on appelait encore esprit avaient dû se développer tandis que d’ autres étaient restées inexploitées. Peut-être l’ envie de vaincre ou d’ annihiler physiquement un adversaire ne s’ était pas révélée en lui suite à son indifférence à toute compétition sportive. Peut-être. Ou bien cette envie était allée sournoisement se loger dans d’ autres activités plus secrètes…
D’ être resté ainsi si longtemps et si fréquemment à regarder ce que faisaient les autres plus qu’ à agir lui-même l’ avait transporté dans un autre état de conscience, état qui n’ était pas le plus répandu chez les êtres qu’ il connaissait. Son activité principale consistait à archiver, c’ est-à-dire à mémoriser puis classer, quand tant d’ autres ne retenaient du réel que ce qu’ ils pouvaient effacer aussitôt, par une opération de l’ esprit qui les délivrait aussitôt de tous les pouvoirs malfaisants que la présence d’ autrui ou d’ un objet pouvait représenter. Lui au contraire s’ appropriait tout ce qu’ il percevait, jusqu’ à en jouir de tout son être ou bien en tomber malade.

27.10.08

Chiens

Que lui avait-il pris de le comparer à un chien ? Etait-il si facile de comparer un être humain à un chien ? Y avait-il entre cet animal et l’ homme des points communs si forts qu’ ils rendaient la comparaison inévitable, quasi automatique, dès lors qu’ on se fâchait avec quelqu’ un ? Parce qu’ il aboyait, pouvait-on faire du chien une bête naturellement féroce, et gratuitement féroce, prête à bondir sur vous sans raisons ? Etait-ce pour cela qu’ on disait de lui qu’ il était le meilleur ami de l’ homme ?
Et pourquoi ne pas relever sa placidité, son naturel lymphatique et rêveur, son goût de la sieste et du farniente ? Ainsi ce chien si étrange, à la tête et au pelage de berger allemand, mais si ridiculement court sur patte, ainsi cet animal se vautrait-il chaque matin sur le trottoir, devant une porte qui restait obstinément fermée. Dépendait-il de la maison qui se trouvait derrière le mur, ou bien insistait-il jour après jour pour y entrer et s’ y pavaner enfin ? Nul n’ aurait pu dire à le voir, car son détachement ne faiblissait pas, et il y avait quelque chose de si admirable dans la patience ancestrale du chien révélée par cet animal esseulé et sage, que l’ homme ne se lassait pas du spectacle et passait exprès chaque matin devant cette porte, manière pour lui de rendre hommage à cette muette obstination qui restait énigmatique.

26.10.08

Heure

Cette passion du silence, pouvait-on dire qu’ il en avait héritée ? Silence des pêcheurs et des chasseurs qu’ il avait côtoyés dans son enfance, auprès desquels il s’ était tenu soit immobile, soit en mouvement, toujours dans l’ observation des choses.
Mais ces hommes silencieux n’ étaient pas tous de la campagne. Certains avaient traversé le fleuve sablonneux pour venir s’ établir dans la petite ville, mais leur air un peu bourru et méfiant ne les avait pas quittés. Quant aux autres, ils avaient grandi à la périphérie de la métropole, près des voies ferrées, et avaient appris à se taire mêlés à la foule, perdus en elle.
Qu’ ils fussent entourés d’ hommes ou non, tous étaient arrivés au même résultat : le silence obstiné comme inscription dans le temps, quand l’ humanité autour d’ eux se perdait dans des fictions prétendument intemporelles. Oui, cette passion du silence était en son cœur refus et révolte que pas un trait du visage toutefois ne laissait transparaître. Ces hommes-là sauraient attendre leur heure.

25.10.08

Songe

Il se plaignait de la présence de cette ombre, et en même temps il ne savait vivre sans elle. Elle lui parlait, lui enseignait jour après jour comment se tenir, comment vivre, elle l’ accueillait chez elle, une merveilleuse demeure pleine d’ objets que l’ ombre animait en passant parmi eux.
Bref, il se serait bien vu vivre encore longtemps en sa compagnie, mais un jour elle s’ éclipsa. Il n’ entendit plus sa voix ni ne reconnut ses gestes quotidiens autour de lui, ce qui le chagrina pendant plusieurs semaines. Puis il remarqua en lui des signes de sa présence, certains réflexes, certaines pensées qu’ il avait, qui étaient bien ceux de cette ombre. Ainsi, il se sentit gouverné par l’ ombre d’ une ombre, pensée confuse se dit-il et qu’ il ne partagea jamais.

24.10.08

Âtre

Pourquoi le presbytère perdu au milieu de ce plateau couvert de chardons et parcouru par le vent restait-il dans sa mémoire comme un lieu où revenir et chercher refuge ? Il était alors habité par un petit groupe d’ individus réfractaires à la société qui se rassemblaient parfois le soir autour du feu à l’ occasion d’ un anniversaire. Le plus souvent, ces fêtes étaient silencieuses, centrées sur le jeu des flammes dans l’ âtre. Des discussions s’ engageaient mollement, sans doute en raison de la fatigue occasionnée par le climat des environs et les tâches journalières, et s’ épuisaient assez vite. Chacun se repliait en soi, oubliant pourquoi on s’ était rassemblé.
Vint un soir une fille au pantalon rouge qui, assise près du feu, se tut aussi, mais qui, avant de partir ce soir-là, déposa sur la pierre de la cheminée un minuscule caillou sans doute ramassé dans les parages : minuscule caillou qui fut recueilli par l’ un des habitants du presbytère, celui-là même qui garda profondément la mémoire et le désir des lieux, associant à ce mince fétiche la couleur rouge de l’ âtre, du pantalon et du visage de la visiteuse disparue le lendemain.

23.10.08

Nom

La maison était située au centre du village entouré de montagnes. Elle avait été depuis longtemps vidée de ses meubles, et le jardin n’ était plus entretenu. Le nom du propriétaire était toutefois resté accroché au-dessus de la porte principale, comme un ancien titre de gloire. On disait que l’ homme avait eu de nombreux admirateurs partout dans l’ île, et que parmi ceux-ci il y avait eu un nombre important de ses propres esclaves. On racontait aussi qu’ il avait été un bon maître, et qu’ il avait légué avant de disparaître plusieurs de ses propriétés à quelques-uns de ceux qu’ il avait affranchis. Mais quoi faire de cette demeure maintenant délabrée et risquant de s’ effondrer tout à coup ?
Après un temps de réflexion, on avait finalement vendu la maison à un riche personnage venu de très loin. Celui-ci voulait y venir en vacances pour écrire un livre qui raconterait l’ histoire du maître disparu.

Lecture

Ainsi il avait lu brume, et la brume s’ était formée en lui. Des jours durant, elle ne quitta pas son esprit, brume investie par des visages connus ou inconnus, et des paysages sans grâce. L’ intérieur des maisons reparaissait, hivernal, avec cette lumière cendrée qui avait hanté son enfance.
Quant aux visages connus, il s’ agissait surtout de la vieille femme morte il y avait longtemps, mais dont il n’ avait pas vécu le déménagement de l’ appartement. Celui-ci était donc resté meublé et habité, et les jours embrumés comme ceux-ci il y revenait, ou plutôt l’ appartement lui aussi éclairé gris l’ envahissait sans qu’ il pût s’ en échapper.
Maudite lecture ! Il n’ osait se replonger dans le livre, de peur que la brume envahisse sa vie jusqu’ à la fin.

22.10.08

Marche

Il percevait des formes, des lignes, des climats. Le paysage était central, au sein duquel quelques figures isolées et errantes avançaient. La montagne était parcourue par un maigre sentier où certaines d’ entre elles s’ arrêtaient et repéraient un horizon caché. Un abri, en attendant de poursuivre la marche.
Mais isolées, ces figures n’ étaient rien. Il leur fallait une parole, intérieure d’ abord, puis se cognant à un obstacle passé ou présent. Quelque chose les empêcherait d’ avancer et de découvrir l’ horizon cherché. Au bord de l’ obstacle, face à lui, elles parlaient avec une ombre, un songe, une idole qu’ elles avaient cru laisser derrière elles.
Quand tout était bruit et envahissement dans la ville, confusion des paroles qui ne se répondaient pas, un dialogue tendu commençait, qui donnait son sens au paysage immense.

21.10.08

Maison

Tu venais dans cette maison une fois par mois au moins. Dedans, il restait la plupart des meubles et des objets ménagers, si bien que tu t’ installais comme si les habitants y avaient encore vécu, retrouvant leurs gestes et leurs habitudes. Tu t’ asseyais dans leur fauteuil, tu dormais dans leur lit plein de leur odeur, tu te servais de leurs ustensiles de cuisine, de chacun de leurs objets encore couverts de leurs empreintes.
En somme, tu faisais corps avec eux qui avaient disparu, tu retrouvais leur souffle, leurs attentes, leurs désirs, leurs peurs en te coulant naturellement dans la vie passée de cette maison que tu ressuscitais avec une facilité qui t’ étonnait toi-même.
Le soir, lorsque tu fermais un à un les volets de la maison selon un rituel ancien, tu retrouvais les gestes du vieil homme, sa fatigue à faire cela chaque soir, son désir, parfois, de les fermer pour toujours. Il t’arrivait aussi, comme à lui, de te pencher vers l’ extérieur de la maison, de regarder le ciel qui s’ obscurcissait en écoutant les derniers chants d’ oiseau.

Lecture

Il reconnaissait le livre qu’ il n’ avait encore jamais lu. Les paysages, les personnages, les situations qu’ il découvrait page après page lui étaient étonnamment familiers. La rêverie de laquelle semblait sortir le récit, il l’ avait lui-même expérimentée, rêverie profonde, rêverie sans fin. Le moindre geste, le plus petit détail dans la mise en scène, il se les appropriait comme un souvenir lointain, qu’ il avait cru effacé, mais qui ressurgissait à travers cette évocation dans les pages du livre.
Est-ce que cela valait la peine de continuer à lire ? La symbiose était si parfaite, si étonnante, qu’ il fermait parfois les yeux pour poursuivre la lecture d’ une phrase dans un murmure qui surprenait les gens autour de lui.
Observant le lecteur avec plus d’ attention, l’ un des voyageurs se pencha vers le livre posé sur les genoux du jeune homme, et vit qu’ il s’ agissait en vérité d’ un cahier aux pages immaculées.

20.10.08

Salon

Ce sentiment qu’ il avait de voir le salon de la vieille femme se recomposer autour de lui à partir d’ une seule odeur était étrange. Il lui paraissait d’ autant plus étrange lorsqu’ il se rendait compte que l’ odeur qu’ il avait sentie un bref instant n’ existait pas, ou plutôt qu’ elle ne lui était pas extérieure, mais que son propre cerveau – sa mémoire – l’ avait générée de lui-même, et avec elle l’ intérieur de l’ appartement qui lui correspondait, celui de la vieille femme chez laquelle il se rendait au moins une fois tous les quinze jours.
Oui, c’ était bien son salon, avec ce mélange d’ odeur à elle, de meuble et de tapis, de papier peint et de cuisine, de canaris piaillant dans la cage à côté de la fenêtre, de graines dans la cage… Et le bruit des trains dehors, leurs balancements et leurs chocs aux changements de rail, même ce bruit faisait partie de cette odeur qui vivait très bien sa vie au fond de sa cervelle, à la fois si familière et si secrète, comme si elle lui appartenait en lui étant tout à fait extérieure, surgissant forcément du dehors alors qu’ elle était tapie en lui-même, en ce qu’ il croyait être lui.

18.10.08

Chambre

Gardez la chambre, avait-il dit. Gardez la chambre pour vous guérir des images, des pensées, des songes des autres, n’ en sortez pas, fermez même les volets.
Mais désormais la chambre était pleine d’ images et de pensées étrangères, pleine de leurs reflets qui couraient sur les murs et se multipliaient seconde après seconde. Alors il quitta la chambre trop pleine et divertissante, et s’ en alla par les rues, par les champs désormais si vides et silencieux, si étrangement vides et silencieux, et il s’ y sentit bien, loin de la chambre.

17.10.08

Récit

Il avait vécu là pendant de longues années, loin des côtes. On le voyait circuler dans le village entouré de montagnes, toujours à la recherche d’ objets qui pouvaient témoigner d’ un monde disparu, enseveli sous la végétation épaisse et les constructions nouvelles. Année après année, il avait collecté une quantité de vestiges de ce passé qui occupait ses pensées jour et nuit, vestiges qu’ il avait rassemblés dans sa grande maison de style colonial.
Longtemps il avait entretenu un échange silencieux avec ces objets souvent usuels, outils, récipients, fétiches, jusqu’ au jour où plusieurs ombres lui apparurent sur les murs blancs de sa maison. Le vieil homme invita ces visiteurs à s’ asseoir dans le salon, et, avec une grande douceur, il leur posa des questions sur leurs vies révolues, questions auxquelles ils répondirent dans une langue ancienne qu’ il mit du temps à reconnaître.
Les ombres revinrent souvent dans sa maison, et de ce commerce avec eux est issu le récit que ses descendants découvrirent après la mort du vieil homme.

Banyan

Il était à la sortie de la ville, à côté du boulevard qui longeait l’ océan. On le voyait de loin, haut comme un immeuble de quatre étages. Ses branches pendaient au lieu de s’ élever, leur masse sculptée par les vents qui ne cessaient de souffler sur la côte. De lourdes lianes pendaient aussi, formant une espèce de voûte sous laquelle s’ asseyaient quelques clochards à la peau sombre.
L’ arbre, situé non loin du cimetière, impressionnait par sa puissance passive, par sa résistance aux vents et aux cyclones. Il émanait de lui une tristesse ancestrale, comme si, à travers lui, était transmise la mémoire des hommes qui s’ étaient assis à son ombre pendant tant d’ années, ne sachant où se réfugier face à la violence du soleil.
Devant le spectacle de ces branches et de ces lianes lugubres lorsque le soir venait, nous rêvions du récit d’ âmes depuis longtemps disparues, encore trop craintifs pour oser aller nous asseoir à l’ ombre du plus vieux banyan de l’ île.

12.10.08

Rive

Il se taisait. Sur la rive en face, des hommes s’ agitaient autour de plusieurs coques. Après quelques conciliabules, ils se décidèrent à les retourner et sortirent de sacs qu’ ils avaient amenés avec eux des paquets de tissu que des femmes à côté se mirent à raccommoder en bavardant.
Ce travail de couture dura quelques heures pendant lesquelles le ciel se couvrit, puis les hommes commençèrent à déplier les voiles aux couleurs bigarrées pour les attacher aux mâts qu’ ils avaient fixés sur les bateaux. Pendant qu’ ils essayaient laborieusement d’ attacher les voiles, celles-ci se gonflaient du vent qui s’ était levé, ce qui rendait le travail des hommes de plus en plus pénible.
Bientôt, ils se lassèrent de cette tâche, étalèrent sur le sol humide les vieux draps dont certains s’ étaient décousus, et s’ allongèrent aux côtés des femmes pour baguenauder avec elles en contemplant l’ estuaire qu’ ils ne quitteraient donc jamais. Ce spectacle était plaisant à voir, se dit le peintre.

10.10.08

Saumon

Que venait faire ce poisson noble dans ces eaux sales ? La bête pesait son poids, et avait été pêchée à l’ entrée de la métropole impériale. On n’ en avait pas vu de telle depuis un siècle, depuis l’ époque bénie où les saumons remontaient les fleuves jusqu’ ici.
Remontait-il de nouveau le fleuve, celui-là, parce que ses eaux étaient devenues plus saines ? C’ est ce que prétendaient certains spécialistes en assainissement des eaux. D’ autres affirmaient que la pollution des fleuves s’ était au contraire aggravée. Alors, leur demandait-on, que faisait ce saumon énorme dans ces parages ? Etait-il venu nous alerter de la dégradation généralisée de l’ environnement, poussant l’ abnégation jusqu’ au sacrifice ? Quoiqu’ il en soit, la présence de l’ animal exposé tel un trophée par celui qui l’ avait pêché troublait les esprits. Il finirait sans aucun doute derrière une vitrine dans quelque musée national, avec la date de son intronisation au rang de poisson maudit.

9.10.08

Livre

Il lui offrait ce livre trouvé par hasard dans une librairie du pays, sachant qu’ il ne lisait que les journaux et les magazines spécialisés en automobiles. Le livre était traduit dans sa langue, et racontait l’ histoire d’ un homme parti à la recherche d’ un trésor. L’ ami qui lui offrait s' était dit que cette histoire l’ intéresserait, mais il n’ avait pas pensé que même écrit dans sa langue il resterait étranger au jeune homme solitaire qui passait ses journées assis sur un balcon à écouter la pluie d’ été tomber dans le jardin.
Oui, jamais il n’ ouvrirait le roman, jamais il ne se laisserait séduire par l’ histoire qu’ il connaissait d’ avance, croyait-il, et qui de toute façon n’ avait pas la solidité des choses qui l’ entouraient, fussent-elles minuscules.
A l’ ami, le livre avait paru contenir un espace immense qui pouvait être dévoilé dans une autre langue. C’ était sa propre vision, quand le jeune ermite voyait dans ce rectangle agrémenté d’ une image exotique une porte verrouillée à double tour dont il ne voulait surtout pas la clé, préférant se concentrer sur son environnement immédiat.

8.10.08

Ile

Les rumeurs de décadence qui parvenaient jusqu’ à l’ île bouleversaient les esprits. On envisageait les pires développements, craignant de se voir à nouveau coupé du reste du monde. La liaison aérienne fragile qui rattachait les insulaires au continent pouvait-elle disparaître ? On levait les yeux vers le ciel à la recherche de quelque avion, et quand l’ attente durait, une sourde angoisse se diffusait dans la foule.
S’ inspirant d’ anciens récits empruntés dans les bibliothèques, on se mit en quête d’ épaves de navire qu’ on pourrait remettre à flot pour rejoindre régulièrement les terres éloignées. Les plus résolus proposaient de quitter l’ île une bonne fois pour toute, comme il aurait fallu le faire il y avait longtemps. Les signes annonciateurs du déclin ne s’ étaient-ils pas multipliés ces dernières années ? Sans travail ni subsides du continent, l’ exode semblait à quelques-uns la seule solution. On les pendit dans la bonne humeur, et on pensa à autre chose.

7.10.08

Bilan

Parmi beaucoup d’ autres choses, il avait consommé près de trois tonnes de pommes de terre, deux tonnes et demie de viande, cinq cent dix kilos de légumes divers, le même poids en confiture, neuf cent litres de café, quatre cent trente neuf plaques de chocolat, mille cinq cent cinquante six litres de vin, neuf cents litres de bière, deux cents litres de whisky ; usé deux cent quarante pantalons, trois cent vingt chemises, cent trente pullovers, cent dix neuf chaussures, plus de cinq cents chaussettes, une bonne cinquantaine de costumes, onze voitures, quinze matelas, dix neuf montres, cent quinze brosses à dent, trois cent quarante serviettes, quarante trois téléphones portables, seize ordinateurs, et maintenant il disparaissait sans laisser de traces.

Famille

On arrivait par une petite route qui longeait un champ, et qui, entre le coin d’ une maison et le bord d’ une mare, finissait dans une cour de ferme. Les deux femmes accueillaient les visiteurs, l’ une vieille mais encore active, puisqu’ elle aidait au potager en face.
Très vite on allait dans la salle à manger où les hommes entraient également, venus des étables. Les verres à moutarde étaient posés sur la table, qu’ on emplissait d’ un vin cuit sorti d’ une armoire. L’ homme, son fils, sa femme et sa belle-mère faisaient tous ensemble la conversation (le plus souvent il s’ agissait des récoltes et de l’ élevage).
Plus bas, assis sur une chaise lui aussi, il dévisageait ceux qui l’ entouraient, essayant de saisir le sens de certains propos campagnards, mais à chaque fois qu’ il venait ici, il repartait avec le sentiment de n’ avoir rien, absolument rien compris de l’ existence de cette famille. Sa carrière d’ ethnologue s’ arrêta là.

6.10.08

Scénette

L’ aimable inquisiteur se tournait vers lui :
- N’ est-ce pas vrai, lui disait-il d’ une voix onctueuse, que vous avez tout raté, vous et vos amis ? Vos châteaux de sable se sont effondrés l’ un après l’ autre, vos maîtres sont morts, vos alliés se sont détournés de vous, et vous vous êtes révélés tels que vous êtes : de pauvres pantins sans vie, avec lesquels quelques enfants désoeuvrés jouent encore les dimanches pluvieux…
La position de l’ homme qu’ on apostrophait ainsi était semblait-il assez inconfortable. Etait-il attaché ? A ses paroles assez rares on sentait en effet que celui-ci faisait un effort pour quitter la scène, en vain. On peut supposer qu’ il se trouvait dans quelque lieu public, car derrière sa maigre voix on entendait le passage de la foule. Sans doute était-il sur quelque place où des mendiants et des passants assistaient à la scène sans dire un mot, interloqués.
L’ absence d’ applaudissements de la part du public n’ empêchait pas l’ inquisiteur à l’ éloquence outrancière de continuer à débiter ses moqueries, heureux simplement qu’ on l’ écoutât, et qu’ on pût constater que, des deux hommes, lui avait sans conteste la voix la plus forte.

5.10.08

Cigare

Fumer le cigare, c’ était s’ absenter. Calé dans le fauteuil, il fumait sans fin, allumant un nouveau cigare quand celui qu’ il était en train de fumer était achevé. La boîte à portée de la main, il savait que la réserve tiendrait la journée.
Fumer lui semblait être une manière noble de tuer le temps, pris au milieu de volutes et d’ une atmosphère de plus en plus épaisse quand le salon, l’ hiver, était fermé. Seul dans la pièce, il ignorait la maladie qui, on le lui avait prédit, allait finir par surgir et l’ emporter. Il savourait plutôt cette absence dans laquelle il vivait, absence des morts bel et bien engloutis, absence des vivants qui ne passaient plus dans la rue, qui ne parlaient plus parce que leurs voix s’ étaient définitivement éteintes, faute de mots. Lui-même, semblait-il, s’ était absenté de ce monde, emporté par le rythme et le parfum de cette respiration nocive, animé d’ une sensation de la vie où tout son passé disparu ne lui pesait plus, glissant avec délices dans le néant.

4.10.08

Enfant

Il descendait l’ escalier à un certain moment. Il ne descendait qu’ une seule fois, et c’ était toujours la bonne. Connaissant parfaitement les habitudes matinales du père, il savait, au fond de son lit, attendre avec une attention un peu soutenue à ce qui se passait dans la maison. Des bruits de porte lui étaient des signaux, d’ autres bruits dans la cuisine, tel celui d’ une chaise sur le carrelage, ou la fermeture du frigidaire et du placard. Chaque bruit correspondait à un acte particulier que l’ enfant plaçait mentalement dans une série de mouvements habituels dont le dernier était l’ ouverture coulissante de la penderie de laquelle le père extrayait son manteau.
Alors l’ enfant descendait l’ escalier en courant, s’ asseyait sur l’ avant-dernière marche en regardant le père vêtir son manteau au fond du couloir, puis celui-ci s’ avançait, et, avant d’ ouvrir la porte sur la petite allée glaciale, se penchait vers le fils pour l’ embrasser et se faire embrasser.

Enfants

On avait puni les deux enfants : s’ étant disputés, ils étaient condamnés à rester assis côte à côte à la table posée au milieu du jardin ensoleillé, avec l’ interdiction de bouger et d’ aller jouer. On avait disposé sur la table tous les vieux magazines de bandes dessinées conservés au grenier, un paquet impressionnant, que les deux enfants devaient lire pendant tout l’ après-midi.
Ils se mirent à feuilleter les illustrés avec une expression de colère non feinte, puis, peu à peu, sans oublier leurs sentiments antérieurs, ils prirent en même temps le masque du boudeur, dissimulant bien leur vif plaisir à redécouvrir les personnages qu’ ils aimaient.
Le soir, les deux boudeurs au front ridé montèrent au grenier remettre le paquet de magazines, ayant trouvé dans ces pages colorées et riantes des motifs de dispute inédits et des scènes de colère grandioses. Ils ne purent s’ empêcher de sourire pendant le dîner, honteux de se démasquer ainsi devant les adultes.

2.10.08

Pays

Le trop-plein de plantes, d’ animaux et d’ hommes exotiques le laissait sans voix. Il aurait pu, en arrivant là, en faire l’ inventaire quotidien, photographiant à tout va, pour ensuite envoyer les clichés accompagnés de quelques anecdotes sympathiques à ceux qui étaient restés au pays. Mais cela dépassait ses forces, conscient qu’ il était désormais que les mots qu’ il aurait pu joindre à ces images eussent été trop généraux et empreints d’ une mièvrerie (sous couvert d’ émerveillement) qu’ il ne supportait plus.
Ainsi, qu’ aurait-il pu dire de cette première baleine qu’ il avait vue bondir hors des eaux pour la première fois ? Qu’ elle était énorme, bleu foncé, que le geste de la queue était d’ une souplesse remarquable ? Oui, certainement, mais disant cela, il eût entendu la voix de milliers d’ autres avant et après lui, et rien que cette perspective le terrifiait, au point de lui faire préférer le silence qui était aussi le refuge des hommes du pays.

1.10.08

Livres

Les livres qu’ on avait lus n’ étaient pas si nombreux. Tout au plus une dizaine, vingt peut-être. Lus, on pouvait dire qu’ ils l’ avaient été parce que le paysage qu’ ils déployaient, l’ âme d’ un ou de plusieurs personnages qu’ ils exposaient avec force, les questions qu’ ils soulevaient de manière radicale étaient encore présents dans l’ esprit du lecteur des années après avoir achevé l’ œuvre.
Pouvait-on reconnaître, dans les livres qu’ on avait lus, des constantes, voire une ligne directrice commune ?
Surgissaient des figures d’ hommes tourmentés par un désir puis pourchassés pour le crime que ce désir avait provoqué. La plupart d’ entre eux avaient commis un acte irréparable qu’ il leur était impossible de regretter, car de cet acte avait dépendu une nouvelle connaissance qu’ ils avaient cherché par-dessus tout.
C’ était le premier groupe d’ hommes au cœur des livres qu’ on avait lus : des criminels, dont la liste s’ allongeait au fur et à mesure qu’ on se souvenait.