20.12.08

Maison

Toutes ses pensées, tous ses rêves le ramenaient à cette maison. C’était celle de l’enfance bien sûr, celle où il avait passé les vacances ; maison perdue au milieu des champs, loin de tout ce qui l’oppressait.
Il s’en remémorait chaque pièce, chaque coin, et tous les environs. Longtemps, il avait cru qu’écrire équivalait à revenir en ces lieux, à les décrire, à évoquer la vie bonne qu’on y menait.
Il aurait aimé posséder cette maison, la racheter aux personnes qui en avaient fait l’acquisition une fois les membres de sa famille disparus. Il lui était arrivé d’y retourner, de regarder le nom des nouveaux propriétaires sur la boîte aux lettres, avec l’idée de les contacter pour savoir s’ils revendraient un jour…
Puis quelques heures, quelques jours plus tard il effaçait le nom de sa mémoire, conscient que jamais il ne pourrait revenir vivre seul dans ces lieux désormais désertés par ceux avec lesquels il avait aimé vivre là. Mais est-ce que cette pensée suffirait à faire s’évanouir la maison de son esprit ? se demandait-il en reparcourant de mémoire certains moments de sa vie passée.

19.12.08

Etranger

Etranger, il l’avait été pendant de longues années. Il suffisait qu’il ouvre la bouche et dise quelques mots pour qu’on remarque son accent et qu’on le distingue des autres hommes du pays.
Il s’était habitué à ce sentiment singulier de ne pas appartenir à la foule autour de lui, comme s’il avait trouvé dans cette vie à l’écart des autres une forme de salut. Enfant, n’avait-il pas eu ce sentiment d’étrangeté parmi les siens ?
Mais lorsqu’il revint dans son pays, il ne put se départir de cette distance qui était devenue la sienne. Surtout, il lui sembla parler sa propre langue avec un accent que chacun autour de lui pouvait détecter, et il fut très vite convaincu que plus jamais il ne la reparlerait normalement. Ses anciens amis avaient de la peine quand ils le voyaient chercher ses mots ou peiner à construire ses phrases, pareil à un homme qui, longtemps coupé du reste du monde, avait désappris l’usage de la parole.
Lui toutefois sut trouver la paix dans cette absence à toute langue.

18.12.08

Homme

Le siffloteur était à l’œuvre très tôt le matin. On entendait le son aigu du fond de son lit, incapable de se rendormir. Il vous poursuivait dans la chambre à côté, qui donnait elle aussi sur le parking derrière l’immeuble.
En ouvrant les volets, on constatait qu’il n’y avait personne dehors. Autour du parking, il y avait quelques maisons et leur jardin impénétrable. Le siffloteur était-il caché dans la végétation, comme ces lézards qu’on trouvait par ici et qui sortaient rarement de leur cachette ? Invisible, le sifflotement continuait, toujours aussi aigu, suivant très approximativement une mélodie inconnue pendant une bonne heure, infatigable.
Chaque jour, on rêvait de découvrir le visage de cet homme singulier, et ce qu’il faisait à cette heure exactement : arrosait-il les plantes, se promenait-il dans cette petite jungle autour, se cachait-il exprès, observant la réaction des riverains ? On envisageait toutes les possibilités, sans le découvrir jamais.

17.12.08

Maisons

Ici les toits des maisons étaient en tôle. Certaines pièces donnaient sur une petite cour protégée par l’épaisse végétation. La nuit, les lumières allumées révélaient ces minuscules carrés à l’air libre et la vie des habitants à côté.
Au milieu de l’obscurité, on voyait le buste et la tête d’une femme dans une cuisine se déplacer d’un coin à l’autre de la pièce, comme si une partie de la maison était elle-même à ciel ouvert. Invisibles, d’autres existences humaines suivaient leur cours sous les toits en tôle, tandis que quelques corps aux gestes placides et précis, toujours silencieux, apparaissaient ça et là. Ils n’étaient que quelques-uns, mais leur apparition sous la lumière d’une ampoule électrique au milieu du vaste océan rassurait un peu.

16.12.08

Voix

On écoutait la voix avec plaisir. Douce, charmante, aimable même, elle surgissait par les ondes, séduisant tous ceux qui l’écoutaient. Sa chère petite femme était dans le public, disait-elle, louant son bonheur exemplaire, et c’était comme un flacon que l’hôte de la radio ouvrait devant vous et de laquelle s’échappait un élixir au pouvoir miraculeux. Achetez mon flacon, glissait la voix en citant un titre de livre.
La voix portait avec elle une idée toute mince, aussi légère qu’un porte-clé, idée si petite et si claire qu’elle emportait l’adhésion de tous les auditeurs en quelques mots suaves. Cette idée était véhiculée par des intonations charmeuses avec une délicatesse et une précision qui faisaient se pâmer les femmes et les hommes autour d’elle, composés pour la plupart d’amuseurs publics. Pendant une heure, vulgarités et propos érudits s’échangeaient, se mêlaient, harmonisaient merveilleusement.
Cette voix, c’était le parfum de la philosophie qui se diffusait sur les cervelles ennuyées de notre temps.

15.12.08

Débat

Il débattrait. On lui avait permis de se mettre au milieu d’un petit groupe de journalistes, de décideurs, d’hommes politiques et de techniciens qui étaient tous du même avis sur une question hautement sensible : pour ou contre les paradis fiscaux.
On lui laissa d’abord la parole, lui permettant ainsi de présenter ses arguments en faveur de la suppression de ces zones, puis on commença à l’interrompre de tous les côtés, avec une hargne toujours plus importante. Les journalistes qui étaient là pour arbitrer le débat s’y mêlèrent et devinrent les plus véhéments inquisiteurs de la troupe décidée à tailler en pièces leur unique opposant.
L’autre, en sueur, se débattit aussi longtemps qu’il put, tournant la tête vers la droite, la gauche, se retournant pour répondre à un interlocuteur qui se trouvait dans son dos, mais bientôt le studio fut plein de ses contradicteurs déchainés, outrés, scandalisés, agacés, et il n’eut plus d’autre solution que de fuir en empruntant la sortie de secours, car la police l’attendait à l’entrée principale pour lui poser quelques questions sans importance sur un sujet qui – heureusement ou malheureusement - n’avait plus rien à voir avec les paradis fiscaux.

Livres

Il n’ouvrait que rarement les livres. Il les achetait ou les commandait parce que l’auteur ou le thème l’intéressaient, mais une fois chez lui il les rangeait dans sa bibliothèque, non sans avoir caressé leur tranche ou leur couverture. Parfois, il en humait le papier avant de les enfermer dans la vitrine, souvent satisfait de garder en lui leur odeur.
Des années pouvaient passer sans qu’il eût besoin de se saisir de l’un de ses livres, puis soudainement, suite à un déclic qui restait mystérieux et que personne pas même lui pouvait expliquer, il s’emparait de l’un d’entre eux, et, en l’espace d’une journée ou d’une nuit, le lisait entièrement.
Le nombre d’années – car il s’agissait toujours de laps de temps assez longs – entre l’acquisition et la lecture des livres pouvaient varier considérablement. Mais quand il ouvrait l’œuvre sélectionnée, alors il s’y enfonçait totalement, avec la sensation d’accomplir enfin la lecture la plus importante de sa vie. Il lui arriva ainsi de découvrir le premier livre qu’il avait acquis la veille de sa mort, comme s’il avait attendu exprès le tout dernier moment pour le lire enfin. Il s’agissait d’une bande dessinée assez insignifiante, commenta fielleusement un de ses meilleurs amis qui l’avait accompagné pendant tant d’années dans les librairies.

14.12.08

Hommes

Sur une photo ancienne, on les voyait assis, hommes moustachus et souriant devant l’objectif. Ils tenaient un fusil de manière ferme, longs et vieux fusils dont la crosse était posée sur le sol. A leurs pieds des chiens étaient assis, bien sages.
Il s’agissait évidemment de chasseurs, mais sans gibier, comme si la photo mettait volontairement en scène la posture du chasseur au repos, avant ou après la virée par les champs et les forêts. D’autres se faisaient prendre en soldats ou en chefs d’entreprise, eux se cantonnaient avec talent à ce petit rôle campagnard.
Les hommes étaient déjà âgés, ils portaient sur leurs épaules le poids de longues années d’expérience de la chasse, même si l’absence de gravité et la bonne humeur contrastaient fortement avec le sérieux guerrier des chasseurs de fauves dans des contrées lointaines.
Il aimait ce cliché retrouvé parmi les innombrables photos de famille, sans savoir si les hommes qui y étaient saisis étaient des membres de sa lignée. Il l’avait toujours vu accroché à un mur d’une maison familiale, et la présence dans sa propre vie de ces inconnus si caractéristiques était devenue aussi naturelle que celle de ses propres parents.

Lion

Dans la rue principale de la ville, la vue du lion effrayait et excitait les enfants. Il était en bronze, posé sur son séant, la gueule dressée et rugissante. En surplomb par rapport à la rue, il se trouvait dans le jardin d’un musée devant lequel la classe passait chaque jour. Comme dans un zoo, des barreaux le séparaient des passants, élément d’une dramaturgie qui rendait la scène encore plus réaliste, mêlant toutefois à l’apparence de vie sauvage que représentaient les palmiers et bambous autour de lui ce symbole de l’emprisonnement.
L’esprit de l’enfant était troublé par ce mélange des genres, et ne savait trop si le lion était en liberté dans son domaine ou prisonnier du jardin, oubliant tout à fait que l’animal était fait de bronze.

13.12.08

Chiens

Il y avait une multitude de chiens errants sur l’île. La plupart étaient maigres et affamés, cela faisait pitié de les voir aller par les rues à la recherche de quelque chose à manger ou d’un peu d’eau.
On disait qu’ils avaient été abandonnés par leurs maîtres venus vivre sur l’île pendant quelques années et qui, avant de repartir vers leur pays d'origine, se débarrassaient de leurs meubles et des biens qu’ils avaient acquis ici. Les animaux de compagnie en faisaient partie.
La vérité que personne n’imaginait était que de nombreux chiens qu’on conduisait à l’aéroport pour partir vivre à des milliers de kilomètres de là dans le froid et l’humidité échappaient à la vigilance de leur maître, et s’évanouissaient dans la nature, préférant mener une vie difficile mais libre sous ce soleil brûlant plutôt que d’être traînés à la laisse sur les trottoirs d’une ville maussade.

12.12.08

Peau

Sa peau était couverte de psoriasis. C’étaient des plaques roses sur les bras, la poitrine et le dos, également sur les jambes.
On racontait qu’il avait attrapé cette maladie qui provoquait de fortes démangeaisons un jour que, ayant laissé ses bottes dans les herbes, il avait voulu les enfiler et avait trouvé dans l’une d’entre elles un petit serpent de la taille d’un orvet. C’est après cette découverte que la peau avait commencé à être atteinte du mal.
L’adolescent dut se couvrir et cacher sa peau. L’homme marié, en vacances au bord de la mer, allait s’exposer au soleil pendant de longues heures sur les rochers, loin de la plage trop fréquentée. Les plaques de psoriasis disparaissaient ainsi, et la peau semblait guérie. C’est ainsi que le soleil devint le seul remède à un mal qui poussait celui qui en souffrait à toujours tenir son corps loin de la vue des autres.
L’enfant craignait cette maladie qu’il crut même contagieuse. Il lui semblait que la moindre contrariété, le plus petit choc émotionnel pouvait bouleverser l’apparence de sa peau, un peu comme chez les caméléons. Oui, il était de cette famille d’animaux, à la peau exprimant violemment les émotions.

10.12.08

Fourrés

Dans sa mémoire ressurgissaient toujours ces fourrés où eux enfants marchaient, à la recherche de nids d’oiseaux. Au milieu il y avait le vieux chêne. Sur une photo on ramenait des fagots comme s’il s’était s’agi d’un jeu, visages hilares.
Puis les fourrés avaient disparu, rasés par le propriétaire du champ, on avait laissé poussé l’herbe pour les vaches, ne restait au milieu que le vieux chêne.
Revenaient, revenaient toujours ces images d’avant et d’après, prises dans ce sentiment de disparition. Des années, une vie entière durant, les deux images du champ, comme si très tôt déjà s’était ancré en lui ce sentiment de pouvoir tout perdre pendant une absence, comme si la terre entière qu’il habitait, partout où il allait, était l’espace des métamorphoses.
Ce qu’il voyait là, dans l’instant, était en train de disparaître, avait déjà disparu, ou bien disparaîtrait dès qu’il aurait le dos tourné.

Prison

La mutinerie avait assez duré. On ne savait exactement comment elle avait débuté, ni qui l’avait lancée, ni ce que les mutins cherchaient à obtenir.
Après avoir neutralisé les gardiens en leur vendant des drogues et des alcools divers, ils s’étaient dirigés vers les pièces donnant sur une rue du centre-ville, et conversaient librement avec les gens à l’extérieur.
- Tu me reconnais ? disait un petit homme en bas.
- Je ne sais pas, je ne te vois pas à travers les carreaux en verre, répondait une voix.
- J’ai toujours été gentil avec toi.
- Je ne sais pas, je ne te vois pas bien.
Il y eut d’autres dialogues bon enfant ressemblant à celui-ci, puis, sans qu’on sache pourquoi, les mutins regagnèrent leur cellule, fatigués peut-être de leur liberté de parole.

9.12.08

Nom

Son nom lui avait longtemps plu. Il était bien conscient d’en avoir hérité totalement par hasard, mais il en appréciait la musicalité qui s’associait bien à celle de son prénom, et surtout il était fier de savoir qu’il renvoyait à un lieu géographique, une petite montagne où, racontait-on, d’étranges rituels avaient jadis eu lieu.
Quelle déception cela avait été pour lui d’apprendre un jour que cette montagne et ses environs étaient désormais le théâtre d’une compétition qu’il jugea totalement absurde et surtout dégradante ! Il s’agissait, avait-il lu, d’une course un peu spéciale, puisque les participants devaient tenir une petite cuillère dans la bouche, petite cuillère sur laquelle était posé un œuf frais d’un cultivateur de la région ! Le coureur qui laissait tomber son œuf était automatiquement éliminé. Il fallait d’abord descendre la montagne, puis en faire le tour, et enfin remonter, ce qui représentait un parcours d’une douzaine de kilomètres. Et cette course portait son nom !
C’en fut fini pour lui de sa fierté patronymique. Il eut à jamais honte de son nom, et le porta jusqu’à sa mort avec le sentiment de ressembler à l’un de ses coureurs anxieux de voir leur œuf finir en omelette au bord de la route.

7.12.08

Retour

Les mots aux tonalités aigues lui étaient revenues d’abord, puis ceux aux sonorités tranchantes, désagréables, disharmonieuses. Cet ensemble de vocables s’était constitué heure après heure, dans le silence de la nuit, puis d’autres mots étaient réapparus dans son esprit obscurci par la longue absence, mots qui s’étaient assemblés naturellement pour faire des phrases et des séries de phrases qu’il s’était donné pour tâche de noter.
Il avait pourtant cru qu'il avait perdu l’usage de ce langage interne dont il avait été longtemps si fier. Parlé, il avait pu continuer à le faire, dans la rue avec les quelques connaissances, au téléphone quand on l’appelait, mais sur l’écran ou sur le papier rien ne venait, comme si cette langue qu’il avait crue la seule vraie et la seule propre avait définitivement disparu. Alors il avait déambulé dans la maison et, selon ses dires, « travaillé ses mots », les reprenant un à un mentalement, les articulant à nouveau selon d’obscures techniques, les associant de manière parfois insolente. Et sa langue lui était revenue, comme il se plaisait à dire.
- Votre nouveau disque dur d’écrivain fonctionne parfaitement, lui avait dit l’ami médecin lors d’une consultation, sans que le vieil homme fût capable de reconnaître s’il s’agissait là vraiment d’une blague.

Magazine

Le magazine était téléchargeable. Vous le trouviez à la borne située au coin de votre rue. Il suffisait de glisser une carte et vous aviez aussitôt la version actualisée du périodique. Ce qui était bien, c’était que la carte était codée en fonction de vos goûts et de vos centres d’intérêt personnels.
Vous vous retrouviez ainsi avec un magazine adapté à votre propre personnalité, articles sur un auteur dont vous suiviez l’œuvre à chacune de ses publications, publicités pour des produits que vous consommiez régulièrement, annonces qui correspondaient à vos attentes en tant que consommateur.
Si le magazine était bien fait, rien dedans ne vous était étranger, rien ne vous y ennuyait. Tandis que vous le feuilletiez sur votre écran, un sourire qui faisait plaisir à voir apparaissait sur votre visage. Même loin de chez vous, vous étiez encore chez vous, disait la publicité du magazine.

6.12.08

Araignée

L’araignée était réapparue dans le parking, se fixant dans un recoin du plafond. Elle avait couru quelques mètres à l’envers, puis s’était nichée là, aux aguets, sursautant lorsque la porte d’une voiture avait claqué. Sa sensibilité au moindre bruit semblait aigue, et son attention aux mouvements autour d’elle extrême.
Comme on ne voyait d’elle que ses pattes, il était difficile de distinguer ses yeux ou quelque organe apte à recevoir ce qui se tramait dans son environnement immédiat. Son ventre ensemble avec sa tête faisait une boule dense et ronde qui semblait être surtout l’axe principal de son corps parfaitement constitué pour la mobilité foudroyante.
Mais où étaient alors l’ouïe et la vue chez cette araignée dite chasseuse ? Cachés, secrets, ses organes sensoriels semblaient profondément incorporés, ce qui ne l’empêchait nullement de percevoir à une folle vitesse le moindre danger autour d’elle. En attendant, elle restait dans ce recoin suffisamment éclairé, immobile, toujours en éveil – effrayante et n’oubliant jamais d’avoir peur.

5.12.08

Vie

Que racontaient-ils de leur vie ? Assis chacun dans un fauteuil, ils parlaient de ces jours où elle se rendait dans la capitale pour attendre son mari à la sortie du bureau et ensuite aller au cinéma. Après le cinéma, ils allaient manger des œufs sur le plat dans un café, car c’était tout ce qu’ils pouvaient se payer à l’époque. Ils évoquaient aussi le premier appartement dans une rue de la même ville, mais rien de ce qu’ils disaient ne permettait de se représenter clairement la taille ni la situation exacte du logement, comme si tout se résumait au seul événement qui y était survenu, la naissance d’une fille et la vie quotidienne avec le chien, nouveau compagnon. D’autres petits récits suivaient, qui concernaient des proches et des parents sortis un instant de l’ombre de leur vie pour y retourner très vite. En une soirée peut-être, on avait fait le tour.
Leur vie se résumait ainsi à une collection de données ponctuelles et isolées, coupées de tout ce qui les environnait, et ils se plaisaient à les énumérer les unes après les autres, conscients désormais que plus rien de nouveau ne viendrait s’y ajouter.

3.12.08

Salut

Des hommes étaient debout devant le comptoir et discutaient. Dans la petite salle du café, il y avait un seul client assis à une table, un livre à la main. La conversation du bar se mêlait aux voix qui sortaient du poste de radio placé dans un coin de la pièce.
Un habitué entra dans la salle et s’approcha de l’homme en train de lire pour lui tendre la main. Surpris, celui-ci la lui serra en levant les yeux, mais face à lui l’homme n’accompagna pas son geste d’un regard ou d’un sourire qui aurait pu confirmer le salut généreux à l’inconnu. C’était une coutume locale, peu importe qui était assis là, blanc ou noir, habitué des lieux ou non, on allait le saluer, mais d’une façon neutre, sans lui adresser la parole ni même un regard.
On voyait des centaines de gens chaque jour, on en croisait des dizaines qu’on ne saluait pas, mais sans doute avait-on rêvé d’être salué ainsi par un homme qu’on n’avait jamais vu et qui ne vous avait jamais vu, juste parce qu’on se trouvait face à face dans un lieu commun.

2.12.08

Maître

Le vieux maître disparaissait quand bon lui semblait. Rien n’annonçait sa disparition, pas un mot, pas une lettre . Savait-on où il se trouvait – c’était ainsi les premières fois -, il ne répondait plus et n’était plus joignable. Son silence préoccupait son disciple. Il pouvait durer des semaines voire des mois, et bientôt le disciple ne sut même plus où se trouvait le maître.
Pour lui qui était très proche du vieil homme, cette absence d’informations et de nouvelles fraîches sur le lieu de résidence et l’état de santé de ce dernier l’inquiétait et le faisait douter de son propre statut de disciple, comme s’il n’avait été qu’une pur songe du maître que celui-ci effaçait quand il le désirait. Ainsi le jeune homme se percevait de plus en plus comme un être fantomatique et sans importance, affligé par les longues et soudaines absences du maître, ainsi se vit-il disparaître à son tour, emporté par l’évanescence du vieil homme.

29.11.08

Intérieur

Les voix venaient de la cuisine, les voix de deux femmes qui un après-midi comme tant d’autres bavardaient assises à une table pendant que l’une des deux préparait le repas. La fenêtre était ouverte sur la petite cour ensoleillée, et le soleil entrait aussi dans la cuisine, comme souvent les matins.
L’enfant était assis sur le tapis du salon et jouait tranquillement avec des cubes ou des figurines. Rien d’autre ne se passait à l’intérieur de l’appartement au premier étage de cette maison bourgeoise située dans un quartier résidentiel de la ville.
On imaginait parfois que les halos de lumière sur certains bibelots et meubles parcouraient la maison, la visitaient à nouveau, se dirigeant vers la chambre. Alors il semblait qu’un corps sans poids se posait sur le lit et s’y allongeait, mais ce n’était qu’un songe, celui qui saisissait le vieil homme fatigué juste avant de s’endormir.

Visages

Les visages clownesques se multipliaient. Il y avait eu les visages sérieux et solennels – trop -, puis en l’espace de quelques années étaient apparus d’autres masques inattendus, qui semblaient empruntés aux domaines des arts et techniques plus récents comme la chanson et le cinéma. Dans les magazines apparaissaient des sourires aux dents parfaitement blanches, sur les écrans brillaient les lèvres et les sourcils impeccablement dessinés, les coiffures autant féminines que masculines étaient soignées, les costumes lumineux, et les femmes n’hésitaient pas à offrir aux photographes des décolletés superbement ouverts, souriant professionnellement comme des actrices de cinéma. Du grand art.
On y perdait sans aucun doute en profondeur verbale, mais que la vue était belle sur cette surface éclatante ! On était ainsi passé en quelques années de la montagne des ermites et des errants ennuyeux et aux traits fatigués cachés dans leur manteau au lac gelé des patineurs inépuisables, dansant jour et nuit sur la glace dont la blancheur mettait en valeur le sourire figé des artistes en mouvement. Personne parmi les lecteurs ne semblait se plaindre de ces apparences nouvelles ô combien plus aimables et humaines.

27.11.08

Espace

Longtemps la zone dans laquelle l’enfant vivait s’était limitée à un espace de quelques kilomètres carré en pleine nature, espace habité par une poignée d’hommes et quelques animaux nocturnes aux pistes énigmatiques. L’enfant qui connaissait chacun de ces animaux et était capable de les reconnaître à leurs traces avait bien essayé de décrire le pays qu’il s’était créé en en traçant les frontières purement subjectives, mais aucun de ses amis ne comprenait de quoi il s’agissait, craignant seulement de le voir s’y ennuyer lorsqu’il y retournerait pendant les vacances.
« Pays intérieur, pays des rêves ! » songeaient les amis, incapables de se représenter cet espace bel et bien réel, simplement délimité par un esprit habitué aux découpages de toute sorte. Comment aurait-il pu d’ailleurs s’en faire une idée exacte, puisque leur compagnon de virées nocturnes en ville ne les invitait jamais, gardant pour lui jalousement cette terre dont il avait très sommairement évoqué la localisation géographique dans une conversation ancienne ?
Bientôt, il apparut au petit groupe que leur ami les quitterait un jour définitivement, préférant les nuits des animaux de cette terre à celles passées avec eux dans la capitale.

26.11.08

Voix

La voix qui disait je était un flux continu et ininterrompu. Elle disait des paysages dont la mémoire était pleine, ainsi que des visages, des propos entendus ou inventés, mille images de nature diverse et aux formes souvent floues, images qui étaient des souvenirs ou des projections exprimant chacun ou chacune un désir.
On ne pouvait pas se débarrasser de cette voix que certains essayaient maladroitement d’éliminer en racontant d’autres vies observées ou imaginées. Elle ne disparaissait bien évidemment pas, mais se dispersait en mille accents nouveaux à travers les êtres évoqués, si bien que celui qui s’était cru posséder par sa voix la voyait se dissoudre dans d’autres existences que la sienne, action secrète qui le libérait d’un poids énorme.

25.11.08

Village

Son père avait été alcoolique. Dans le village, tous les hommes étaient des ivrognes . Il y avait ceux qui travaillaient en buvant du matin au soir, et il y avait ceux qui buvaient sans travailler du matin au soir.
Il avait dû choisir entre les deux groupes, ce qui lui prit quelques années de réflexion alors qu’il était au collège et au lycée. Puis après des études interrompues, il revint au village et choisit le groupe des ivrognes à plein temps.
L’alcool, ce ne pouvait être que le vin. Qui se risquait à choisir un alcool différent voire exotique s’excluait lui-même du groupe, car, disait-on, c’était la terre qui chantait dans le vin. Le bon prétexte pour boire était que le buveur chronique se sentait relié à la terre des ancêtres et, dans l’ivresse, faisait revenir les morts qui y étaient enfermés.
Le village était ainsi le lieu d’une secte étrange, que chacun et chacune trouvait normale, tant qu’elle demeurait hors des murs de l’église, au bistrot ou à la ferme.

24.11.08

Livres

Il envoyait les livres. C’étaient les siens, aux couvertures un peu jaunies, aux tranches salies par les divers transports et les lectures, - ses propres livres qu’il envoyait après les avoir proposés de vive voix, comme s’il avait voulu à la fois faire plaisir et s’en débarrasser.
Songeait-il à un départ ? C’était alors comme s’il avait voulu s’alléger avant celui-ci, se libérer de leur présence qui à la longue avait peut-être emprisonné sa vie dans un réseau de pensées devenues sèches avec le temps.
Peut-être n’était-ce aussi qu’une offrande à cette jeunesse présumée là-bas, les livres n’étant plus alors les symboles d’un achèvement, mais au contraire d’un recommencement, loin de leur bibliothèque initiale.
Pouvait-on transplanter des livres ? Sur un terrain plus fertile ?

22.11.08

Image

Ils restaient tous les deux dans sa mémoire : un vieil homme et une vieille femme au bord de cette route de compagne, montant sur un chemin en plein soleil. C’était en début d’après-midi, l’homme de forte corpulence et la peau brunie par ces marches quotidiennes, la femme : …. Ils restaient tous les deux dans sa mémoire comme une image têtue, celle de deux êtres unis chaque jour au bord de cette route, et rien, même pas le temps, pouvait les effacer, ils revenaient et revenaient, les traits du vieil homme restés dans son esprit, ne se mêlant à aucun autre souvenir, la femme quant à elle ayant perdu tout visage.
Se les remémorer l’apaisait, surtout le caractère à la fois fixe et itinérant des deux marcheurs, l’un bien en chair quand l’autre, la femme, avait perdu toute figure, sans doute écrasée par la présence du mari, même si cet ajointement dans une seule image d’une présence et d’une absence, lorsqu’il en prenait conscience, provoquait en lui un malaise, pris qu’il était par la peur de voir le vieil homme lui aussi disparaître de sa mémoire, incapable de se souvenir que, passant à côté d’eux chaque jour sur cette petite route de campagne, jamais il n’avait vu le visage de la femme, concentré qu’il était toujours sur la marche forte du vieil homme, effaçant tout autour de lui.

20.11.08

Rencontres

Les êtres inachevés proliféraient. On les rencontrait dans les rues, dans les cafés, dans le métro, une lourde écharpe enroulée autour du cou, se frottant les mains de manière frénétique, le regard mystérieux ou sombrement las.
Il s’avérait assez vite que nombre d’entre eux avaient été avec vous à l’école, et la rencontre ressemblait la plupart du temps à une scène de film dont on ne connaissait pas forcément les dialogues par cœur. Alors il fallait improviser.
L’être inachevé vous racontait qu’il avait voulu devenir acteur, écrivain, chanteur – on avait envie en l’écoutant de le toucher pour s’assurer qu’il était bien réel -, mais que les circonstances avaient empêché son talent de se déployer, ou encore qu’il n’avait pas su frapper aux bonnes portes, etc. On était navré pour lui (mais sacré nom de…, qui avait piqué les dialogues ?), et en même temps on réfléchissait à ce que l’être en question serait devenu s’il n’avait pas été magnétisé par quelque image spectaculaire de lui-même qui l’ avait poussé à venir jusqu’ici pour adopter une posture de soumission fatalement autodestrutrice à la longue. Serait-il devenu boulanger, maçon, libraire, livreur de pizzas, toutes professions plus facilement accessibles et dans lesquelles il se serait peut-être épanoui ? On n’osait envisager cette hypothèse, tellement elle était farfelue. Et on quittait l’être inachevé sans avoir su trop quoi dire.

Mer

On ne voyait rien à la surface de la mer. Cette ville de taille moyenne n’avait pas de port et les pêcheurs des autres villes côtières ne passaient jamais dans ces eaux. Il semblait qu’on ne naviguait pas sur cette mer, plane et lisse par beau temps, seulement survolée par quelques bandes nuageuses de taille modeste et qui certains jours paraissaient figées, suspendues des heures entières au-dessus de la ligne d’horizon.
Cette absence de toute navigation et de toute vie sur cette étendue immense éveillait dans l’esprit du passant une peur diffuse, une sensation d’abandon qui se muaient vite en une attente larvée mais au fond désespérée, car nul n’avait jamais vu surgir un navire à l’horizon depuis que les cargos avaient cessé de passer par ses côtes pour aller livrer leurs marchandises à l’autre bout de l’île.
Rien, dans cet espace béant devant la ville, n’apparaîtrait. La mer semblait ainsi refléter le vide du ciel, et l’homme ne pouvait plus que se replier vers l’intérieur de l’île, s’aménageant une vie acceptable.

19.11.08

Fétiches

Les fétiches perdaient-ils de leur aura ? Eux naguère si chargés d’une force qu’ils tenaient de leurs anciens maîtres disparus paraissaient neutres aujourd’hui, comme absents de son regard qui cherchaient d’autres objets inconnus. De même, les lieux qui l’obsédaient – ceux de son passé – lui semblaient s’éloigner, à la faveur d’une distance géographique devenue considérable.
Son passé et avec lui les fétiches disparaissaient-ils dans la brume pour resurgir un jour, là où il ne les attendrait pas ? Etait-il ainsi gouverné par des forces plus ou moins intenses qu’il ne maîtrisait nullement, forces qui se résumaient au jeu de quelques images, d’une poignée d’objets apparus de manière arbitraire sur son chemin ?
Il se souvenait de tiroirs remplis dans l’enfance d’objets divers et inutiles qu’il collectionnait, objets disparus depuis longtemps sans qu’il en ait conservé le moindre souvenir. Avec eux s’était évanouie une rêverie de sa propre vie, de son être intime, ou bien celle-ci se tenait-elle enfermée dans quelque recoin de sa cervelle ? Cette question valait aussi pour les fétiches dont l’aura s’éteignait et avec eux une part de sa vie.

18.11.08

Ile

Les derniers na vires étaient arrivés à l’automne. Des cargos venus des côtes les plus proches on déchargeait des containers remplis de cartons de tailles et de provenances diverses. Des camions sur les quais emportaient les centaines de cartons que des employés des différentes bibliothèques de l’île supervisaient et numérotaient .
Combien de bibliothèques l’île abritait-elle ? On ne savait exactement, car il était devenu impossible de consulter des clichés pris par les satellites, le plus grand secret régnant sur cette zone de l’océan. Tout ce qu’on savait, c’était que l’ensemble des livres qui avaient échappé aux récentes destructions de bibliothèques étaient transportés par voie maritime jusqu’à cette destination dont personne ne connaissait le nom.
Seule la dernière génération de bibliothécaires avait été mise dans le secret, et ce n’est pas sans peine qu’on convainquit la plupart d’entre eux de venir s’établir sur cette île au bout du monde pour accueillir et archiver les quelques dizaines de milliers d’ouvrages qui avaient échappé au désastre.

Félon

Quel était le visage de la félonie ? Etait-ce celui du méchant aux mains fortes et sanguinaires, était-ce celui du beau parleur au sourire fourbe, toutes figures de film gravées dans les mémoires et qui permettaient aux spectateurs sortis des salles de reconnaître le félon ?
Etait-ce un visage ou bien plutôt des manières qui correspondaient à des tas de petites faiblesses, elles-mêmes alimentées par un ennui abyssal ? En se rapprochant de lui, c’était ainsi qu’on avait envie de définir le félon, sans pouvoir lui donner toutefois un visage précis, tellement tout de lui agissait en profondeur, dans une espèce de confusion morne et qui ressemblait à de la stupidité.
Stupide, oui, il l’était, mais avec une telle habileté et une telle fulgurance que le moindre de ses mouvements passait pour intelligent. Ce qui lui était propre, c’était cependant que nul n’aurait pu l’identifier comme un félon de cinéma, et que trompé par cette absence de visage identifiable personne ne pouvait voir le coup venir de profondeurs inconnues de vous, de moi, ainsi que de lui qui ne s’y abîmait pas.

17.11.08

Homme

Ce n’était pas la communication entre les hommes qui importait, disait-il, mais celle entre l’homme et le monde. Le monde : environnement, objets, atmosphères, paysages ? Le contenu du mot était si vaste qu’on ne savait délimiter. Pouvait-il inclure l’homme nié auparavant ? Peut-être, mais à la condition expresse que celui-ci fût muet ou le plus silencieux possible, dans un rapport extatique à ce qui l’entourait. Alors seulement il pouvait être un élément du monde, comme ces sages des pays lointains qui gravissaient une montagne, minuscules sur un chemin brumeux.
A cette condition seulement, l’homme pouvait être inclus dans le monde, et participer de cette communication blanche entre son propre esprit et les signes dispersés du réel. On ne le verrait plus ouvrir la bouche poussé par on ne savait quelle envie d’affirmer un discours personnel, il recevrait tout ce qu’il aurait à dire de ce qui l’entourerait, animaux, plantes, minéraux, et il s’en sentirait d’autant plus vivant, d’autant plus intensément vivant !
Perspective si réjouissante qui poussait de nouvelles confréries sur les chemins du monde, psalmodiant les leçons de l’aurore nouvelle.

16.11.08

Nom

Son nom grandissait, ou plutôt il se multipliait à la verticale sur une page qu’il ne maîtrisait pas. Cette apparition lui plaisait d’abord, puis après quelques jours elle lui paraissait envahissante, dépassant la propre existence à laquelle le nom était censé renvoyer. Alors il se mettait en tête de gommer le nom au devenir prolifique, il s’armait d’instruments destructeurs prévus pour cet usage maléfique, et passait ses journées et ses nuits à chasser son nom, à le surprendre dans les plus petits fourrés, à le dénicher dans les plus petits recoins de ce rêve qui l’envahissait dès qu’il posait les yeux sur l’écran.
Il parcourait des espaces infinis, occupé par cette tâche obsessionnelle, mais le nom , comme une plante endémique, proliférait à une telle vitesse que cette entreprise lui paraissait bientôt impossible à réaliser. Alors il jouait la comédie de son nom, ou plutôt de l’identité qui lui était attachée, et sa vie devenait plus facile et plus légère. Effacement toutefois douloureux de celui qu’il avait été, passionné d’anonymat.

Perches

Il était sur le toit en tôle, homme noir de taille moyenne muni d’une perche au bout de laquelle se trouvait un filet. En plein soleil, il levait celle-ci en l’air et l’enfonçait dans les feuillages pour un extirper quelque petit fruit de forme ovale à la peau verte. Il recommençait l’opération plusieurs fois, indifférent à la chaleur, avec une expression d’ennui sur le visage qui contrastait vivement avec la luxuriance de la végétation autour de lui.
L’inconnu qui observait la scène depuis sa terrasse en face songeait alors à d’autres perches plantées dans le sol sous de vieux pommiers, se représentait l’effort d’un homme du cru monté sur une échelle pour faire un geste similaire, sauf que la perche, là-bas, servait à soutenir des branches manquant de crouler sous le poids des pommes.
A cet instant, l’inconnu se sentit très loin d’un pays qu’il eut la faiblesse de croire originel.

15.11.08

Fauteuil

Le fauteuil en cuir brillait dans un coin. Dans la maison, il était posé dans le salon, à côté du poêle. Il accueillait les visiteurs, certains d’entre eux un peu corpulents s’y enfonçant profondément, avec la crainte de voir le vieux fauteuil céder sous leur poids.
Maintenant, il était là, dans une salle qui ressemblait à un hangar. Les augustes fessiers qui s’y étaient posés et avaient manqué y disparaître étaient loin, ne restait que le silence un peu gêné des voyeurs venus contempler cet objet décrit ou évoqué par les anciens visiteurs.
Un enfant toutefois s’approcha et s’assit dedans, sans faire d’histoires.

13.11.08

Pays

Le surprenant tutoiement des enfants qui surgissait après une heure passée ensemble dans des jeux parfois impersonnels, cette irruption d’une intimité inhabituelle entre eux et lui faisait le charme de ce pays qu’on distinguait très difficilement sur les cartes du monde.
On aurait pu les reprendre et leur signifier que cela ne se faisait pas, que cela n’était pas possible, mais on était désarmé par la conclusion de la phrase, souvent une question qui se terminait par le mot monsieur, alors que le tu avait été précédemment prononcé, ce qui provoquait chez l’interlocuteur adulte un sentiment de déséquilibre, une sensation de balancement entre deux mondes totalement contradictoires.
Parole curieuse, échange déstabilisant où l’adulte était pris dans les mailles d’un filet inoffensif qui aurait bien pu être celui des contes anciens, quasi effacés dans sa mémoire, mais dont subsistait en lui très loin un mince rayon qui, par l’effet de l’interpellation enfantine, éclairait de nouveau une conscience obscurcie par les sempiternels usages de la conversation quotidienne.

12.11.08

Marches

Ils se retrouvaient à la gare pour de longues marches. Les deux hommes étaient déjà vieux, mais l’un était plus vaillant que l’autre. Celui des deux qui peinait le plus dans les montées voulait s’arrêter dans une auberge après une heure de marche, tandis que son compagnon aurait pu continuer des heures sans manger ni boire.
Celui-ci était d’ailleurs plus sauvage. Lorsqu’une voiture passait en les éclaboussant, il se mettait à pousser des jurons, se plaignant qu’un jour les hommes ne sauraient plus marcher.
Lorsqu’ils s’arrêtaient finalement dans une auberge, ils ne causaient guère, occupés par ce qu’on leur servait. Pourquoi se retrouvaient-ils alors plusieurs fois par an pour marcher ensemble, même lorsqu’il neigeait ou pleuvait ?
Après les avoir vus immobiles à tel ou tel endroit, certains disaient qu’ils retournaient aux lieux de leur jeunesse, et qu’ils avaient été autrefois unis par le même désir de ne jamais les quitter. Face à un jardin ou un paysage ensoleillé de leur région natale, ils s’arrêtaient et se taisaient. Juste une fois, on entendit l’un des deux s’exclamer au moment du départ : « N’est-ce pas beau comme dans un conte ? »

11.11.08

Livre

Dans cette zone de la ville, il était rare de voir un homme avec un livre. Les livres étaient dans les réserves spéciales, qu’ on n'appelait plus bibliothèques puisque plus personne ne s’y rendait.
Lui se promenait avec un livre dans chaque poche, poche de petite taille et qui ne pouvait contenir plus d’un exemplaire. Lorsqu’on le voyait arriver dans la maison, le père allait tout de suite y fouiller pour en extraire les deux volumes du jour. Il le questionnait sur leur provenance, et riait de cette bonne farce.
- Où vas-tu donc les chercher ? lui demandait-il.
- Oh, pas très loin d’ici, dans un lieu que je maintiens secret.
- Sais-tu que tu éviterais de déformer tes poches en prenant avec toi un simple écran pocket ?
- Certes, répondait-il, mais j’ai besoin du poids du papier pour savoir que le livre existe, de ce poids étrange fait d’une matière légère…
Il arriva pourtant un jour où le jeune homme disparu corps et âme. On ne trouva plus aucun livre en circulation, et les temps devinrent définitivement gris.

9.11.08

Maison

Au milieu de mauvaises herbes et de deux ou trois arbustes mal entretenus, ils étaient assis en silence. La maison et la terrasse qui les accueillait avaient l’ air délabrées. Une femme mal vêtue se déplaçait d’une table à l’autre, apportant leur breuvage aux clients.
Cette maison – on le lisait sur la façade aux couleurs (orange et jaune) délavées – offrait des tisanes et des gâteaux. Située à la sortie – ou à l’entrée, selon d’où on venait – de la rue principale de la petite ville pittoresque, elle dénotait à côté des autres cafés et salons de thé qu’on trouvait plus loin, mais sa terrasse était toujours bien remplie.
Lorsqu’on observait un instant la clientèle, on se rendait compte qu’elle était composée de randonneurs ou de simples touristes atypiques attirés par l’aspect délabré des lieux qui convenait bien à leur apparence elle aussi assez sommaire. On se doutait qu’ils avaient fait tous ces kilomètres à pied ou en voiture par les voies ou les routes escarpées de la montagne pour se voir gratifiés enfin des meilleures tisanes et des gâteaux exceptionnels de cette maison qui ne payait pas, mais alors pas du tout de mine. On soupçonnait aussi qu’un livre mondialement connu les avait poussés jusqu’ici, et on exprimait de la reconnaissance pour cette modeste mais informative littérature qui amenait quantité de gens de partout dans le monde jusqu’à cette maison qu’aucun d’entre eux n’aurait jamais voulu habiter, même gratuitement.

8.11.08

Jardins

Longtemps le jardin avait été le lieu où revenir. Il y était revenu des années après, les hautes herbes au milieu desquelles poussaient quelques arbres fruitiers avaient été coupées, remplacées par une pelouse bien entretenue, et il s’ y était assis un moment, après avoir demandé à la nouvelle propriétaire de la maison l’ autorisation d’entrer. C’est avec tristesse qu’il constata que le petit bassin autrefois rempli d’eau et de poissons rouges était sec.
Puis le lieu du retour avait changé, autre jardin loin de la ville, dans un hameau écarté. Là aussi il était revenu pour constater la disparition d’ une haie ou d’un arbre. Il se découvrait une vocation de jardinier un peu particulier, en ce qu’il était prêt à prendre bêches et pelles pour remettre les jardins laissés derrière lui dans leur ancien état.
Avec le temps, ceux-ci – toujours plus nombreux - se mêlèrent dans sa mémoire, si bien que ses reconstitutions intérieures devinrent hésitantes ou chatoyantes, au point d’associer les éléments les plus divers. Il se rendit alors compte avec soulagement qu’ il avait bel et bien perdu ses anciens jardins.

Lieux

Les lieux qu’ il se remémorait souvent lui paraissaient être des visions oniriques. Cette barre d’ immeubles où il avait vécu tout petit, avait-elle bien existé ? Et cette demeure bourgeoise dans un quartier tranquille de la ville, où il aimait, enfant, se rendre régulièrement ? Il se souvenait à présent qu’ à l’ époque déjà, il passait beaucoup de temps à interroger sa présence dans ces lieux, doutant de leur réalité, comme si le contraste entre l’ un et l’ autre – l’ immeuble de banlieue et la demeure bourgeoise – faisait de sa vie enfantine un songe auquel il assistait en spectateur curieux certes, mais intéressé surtout par la découverte d’ une machinerie cachée derrière les apparences, ou bien par l’ existence naïvement présumée d’ un génie invisible qui l’ avait placé là, en ces lieux si différents, l’ obligeant sans cesse à changer de rôle, et le poussant finalement à ne jamais croire à l’ authenticité d’ aucune des vies qui lui étaient proposées, par la grâce d’ on ne savait quelle loterie ou mise en scène hasardeuse, car il avait renoncé très vite à chercher quelque volonté inconnue de lui.

7.11.08

Neige

Il neigeait sur le fleuve. Il neigeait sur les toits. Il neigeait sur le passant qui marchait sur les quais. Il neigeait sur les voitures immobiles, jusqu’ à les faire disparaître des trottoirs. Il neigeait en mille autre lieux, à mille autre moments passés et à venir. Cette présence de la neige depuis l’ enfance l’ empêchait d’ avancer, d’ aller à sa guise. Derrière sa fenêtre, il regardait neiger, incapable de sortir, pris par le spectacle. La neige. Des jours entiers à regarder dehors, elle recouvrant tout. Il était saisi par le silence et la paix qu’ elle imposait, par les risques qu’ elle représentait.
Elle était si profondément sienne que, même très loin, dans un pays tropical, il la transportait avec lui. Un coin de son âme lui était dédié, comme si celle-ci n’ avait plus à revenir, ses paysages composant un espace immensément vaste en lui, face auquel il se tenait comme jadis, avec ce sentiment de ne pouvoir jamais y accéder.

5.11.08

Insulaire

Il était revenu sur son île après un naissance en exil sur le continent, puis une enfance et une adolescence. Sa langue n’ était pas celle du pays où il était né, mais celle de l’ île abandonnée avant de naître. A force d’ y retourner les étés, il se souvenait du pays laissé derrière lui, l’ évoquant dans les moindres détails, comme s’ il y avait grandi et avait dû le quitter adulte.
L’ ami qu’ il hébergeait admirait ces racines aux fibres imaginaires nourries de littérature et d’ histoire, de mythes divers que la voix paternelle avait rassemblés pour son fils. Peut-être aurait-il aimé lui aussi être un insulaire, et pouvoir un jour revenir au pays d’ avant la naissance. Ce n’ est que bien plus tard qu’ il s’ aventura dans un pays étranger, en apprit la langue qui n’ était parlée par aucun membre de sa famille, et s’ installa entre fleuve et montagne dans un pays dont il traça les contours sur une carte connue de lui seul.

Ciel

On avait enterré le chien. On avait enterré l’ adolescent. On avait enterré la vieille femme, puis une autre vieille femme. On avait enterré le jeune ami. On avait enterrée la mère désespérée. Enfin, on avait enterré le vieil homme, puis son chien.
Alors avait commencé l’ âge des crémations. Les corps ne partaient plus en terre. On enciélait les morts, avait-on commencé à dire. Cette dispersion dans les airs était comme un symbole d’ une réalisation spirituelle rêvée depuis si longtemps. Toutefois, dans de nouveaux rêves, les esprits retournaient à la terre, et les meilleurs allaient au plus profond.

4.11.08

Passage

Curieux phénomène : il formait les phrases - il lui semblait d’ ailleurs les lire, se déroulant devant lui -, les unes après les autres passaient, repassaient parfois un bref instant, puis elles rejoignaient sa brume mentale – celle de tous les jours -, sans qu’ il eût toutefois le sentiment de les oublier, puis passées quelques minutes elles s’ étaient évanouies, il lui était impossible de les retrouver, de les ressaisir, un peu comme ces fortes images de rêves qu’ en s’ éveillant au milieu de la nuit on se promettait de conserver dans un coin de sa mémoire où on aurait facilement prise le lendemain, et qui, après une autre phase de sommeil, avaient à jamais disparu. Comme si, oui, le quotidien se résumait à quantité d’ activités de la conscience condamnées à l’ oubli.

3.11.08

Vision

Etait-il possible que des images mémorisées bloquent et empêchent la vision de toute autre image, et que la conscience soit condamnée à être uniquement occupée par celles-ci, par leur ressassement ? Ainsi la plage de sable blanc aux roches noires où les hommes étaient apparus dans un silence mystérieux, que le moindre de leurs gestes rendait menaçant, terrifiant même ?
Face à cela, il n’ y avait plus de passé antérieur à cette vision ni d’ avenir pouvant lui succéder, à peine le présent voilé par cette plage sous un soleil gris. Les hommes marchaient devant eux, le long du rivage, offrant un curieux spectacle de nudité violente. Toute autre vision était exclue, le réel s’ effaçait recouvert par un cauchemar diurne, conçu les yeux ouverts. Oui, c’ était bien la mort qui se profilait à travers leur corps, celle du cimetière visité auparavant, c’ était la mort nue paradant avec un sourire gras.

1.11.08

Connaissance

Il ne savait pas rencontrer les gens puis dire ensuite qu’ il les connaissait. Il les rencontrait, mais aussitôt après les avoir quittés ils restaient dans son esprit comme des fantômes sans formes définies, aux voix troubles. Jamais il n’ aurait prétendu connaître un homme ou une femme rencontrés dans un café pour discuter, les sujets de conversation restant plus ou moins superficiels. Et il se disait aveugle lorsqu’ il s’ agissait de se faire une opinion de quelqu’ un à travers son apparence physique, ses gestes ou ses expressions.
Ce n’ est que lorsqu’ il lisait quelques mots écrits par cette personne qu’ il lui semblait découvrir sa personnalité profonde, comme si chacun de ces mots parfois anodins ouvrait son âme, en diffusait le parfum. Il se voyait alors comme une espèce de sorcier lisant l’ âme des autres comme on ouvre un poulet pour lire l’ avenir dans ses entrailles. Alors, oui, il pouvait dire qu’ il connaissait quelqu’un, même sans l’ avoir jamais rencontré.

31.10.08

Ecrivain

Il avait cessé d’ écrire, pour toujours. Cette fois c’ était la bonne. Il s’ était dit si souvent que c’ était le dernier livre, et puis une fois le livre paru il s’ était encore lancé à corps perdu dans l’ écriture. Ses amis s’ étaient moqués de lui, de son rapport « maladif » aux mots dont il ne savait pas se passer, condamné à en coucher plusieurs milliers par jour sur le papier.
Qu’ allait faire l’ écrivain, maintenant qu’ il avait réussi à renoncer à l’ écriture ?
Il allait par les rues, observant les autres toujours, ne pouvant s’ empêcher de les observer, comme s’il désirait s’ en servir pour un prochain livre. Il analysait le goût ou l’ odeur de la moindre chose, tâchait de les conserver dans une zone spéciale de sa mémoire où il pourrait retourner quand il en aurait besoin. Il déambulait à travers la ville, mais sans l’ innocence dont il avait tant rêvé, encore pris par le labeur d’ une vie dédiée à la réorganisation des choses en un réseau verbal finement tissé. Assis dans un café, il rêvait d’ une liberté nouvelle qu’ il croyait inaccessible.

29.10.08

animaux

Des animaux de compagnie, ils en avaient eu plusieurs tout au long des années. Chiens, chats, poissons (d’ eau de mer et d’ eau douce), poissons-chats, hamsters, tortues, oiseaux, écrevisses, cobayes, lapins, souris, les uns après les autres étaient arrivés dans la maison et avaient vécu en bonne entente avec les hommes qui l’ habitaient aussi. Tous ensemble ils constituaient un zoo en miniature, un zoo n’ hébergeant que des animaux de bonne compagnie.
Il y aurait beaucoup à dire sur les liens entre les humains et les bêtes de cette maison, semblables à ceux qu’ on trouvait dans d’ autres maisons, sauf qu’ ici la profusion animale était exceptionnelle. On ne la remarquait cependant pas au premier coup d’ œil, car chaque animal avait sa place dans l’ une des pièces de la maison, excepté peut-être les chiens et les chats qui naviguaient d’ une pièce à l’ autre.

28.10.08

Fiction

Il s’ était absenté sans laisser d’ adresse et en espérant qu’ on l’ oublierait vite. Il prit un autre nom reprenant la plupart des voyelles et consonnes de son patronyme, puis finit par renouer un contact électronique avec la plupart de ses amis sous cette fausse identité. Aucun d’ entre eux ne reconnut ses tournures de phrase si particulières, ni son humour qui était croyait-il si spécial, ni certains éléments de son caractère qui transparaissaient évidemment dans certaines anecdotes qu’ il raconta pour illustrer sa nouvelle vie, en tous points semblable à l’ ancienne. Cette absence de discernement de ses proches le navra et l’ irrita, et il se demanda comment ceux-ci avaient bien pu faire pour le reconnaître pendant tellement d’ années.

Homme

Il devait s’ agir d’ un autre usage du cerveau. Habitué depuis toujours à observer plus qu’ à participer, certaines zones de ce qu’ on appelait encore esprit avaient dû se développer tandis que d’ autres étaient restées inexploitées. Peut-être l’ envie de vaincre ou d’ annihiler physiquement un adversaire ne s’ était pas révélée en lui suite à son indifférence à toute compétition sportive. Peut-être. Ou bien cette envie était allée sournoisement se loger dans d’ autres activités plus secrètes…
D’ être resté ainsi si longtemps et si fréquemment à regarder ce que faisaient les autres plus qu’ à agir lui-même l’ avait transporté dans un autre état de conscience, état qui n’ était pas le plus répandu chez les êtres qu’ il connaissait. Son activité principale consistait à archiver, c’ est-à-dire à mémoriser puis classer, quand tant d’ autres ne retenaient du réel que ce qu’ ils pouvaient effacer aussitôt, par une opération de l’ esprit qui les délivrait aussitôt de tous les pouvoirs malfaisants que la présence d’ autrui ou d’ un objet pouvait représenter. Lui au contraire s’ appropriait tout ce qu’ il percevait, jusqu’ à en jouir de tout son être ou bien en tomber malade.

27.10.08

Chiens

Que lui avait-il pris de le comparer à un chien ? Etait-il si facile de comparer un être humain à un chien ? Y avait-il entre cet animal et l’ homme des points communs si forts qu’ ils rendaient la comparaison inévitable, quasi automatique, dès lors qu’ on se fâchait avec quelqu’ un ? Parce qu’ il aboyait, pouvait-on faire du chien une bête naturellement féroce, et gratuitement féroce, prête à bondir sur vous sans raisons ? Etait-ce pour cela qu’ on disait de lui qu’ il était le meilleur ami de l’ homme ?
Et pourquoi ne pas relever sa placidité, son naturel lymphatique et rêveur, son goût de la sieste et du farniente ? Ainsi ce chien si étrange, à la tête et au pelage de berger allemand, mais si ridiculement court sur patte, ainsi cet animal se vautrait-il chaque matin sur le trottoir, devant une porte qui restait obstinément fermée. Dépendait-il de la maison qui se trouvait derrière le mur, ou bien insistait-il jour après jour pour y entrer et s’ y pavaner enfin ? Nul n’ aurait pu dire à le voir, car son détachement ne faiblissait pas, et il y avait quelque chose de si admirable dans la patience ancestrale du chien révélée par cet animal esseulé et sage, que l’ homme ne se lassait pas du spectacle et passait exprès chaque matin devant cette porte, manière pour lui de rendre hommage à cette muette obstination qui restait énigmatique.

26.10.08

Heure

Cette passion du silence, pouvait-on dire qu’ il en avait héritée ? Silence des pêcheurs et des chasseurs qu’ il avait côtoyés dans son enfance, auprès desquels il s’ était tenu soit immobile, soit en mouvement, toujours dans l’ observation des choses.
Mais ces hommes silencieux n’ étaient pas tous de la campagne. Certains avaient traversé le fleuve sablonneux pour venir s’ établir dans la petite ville, mais leur air un peu bourru et méfiant ne les avait pas quittés. Quant aux autres, ils avaient grandi à la périphérie de la métropole, près des voies ferrées, et avaient appris à se taire mêlés à la foule, perdus en elle.
Qu’ ils fussent entourés d’ hommes ou non, tous étaient arrivés au même résultat : le silence obstiné comme inscription dans le temps, quand l’ humanité autour d’ eux se perdait dans des fictions prétendument intemporelles. Oui, cette passion du silence était en son cœur refus et révolte que pas un trait du visage toutefois ne laissait transparaître. Ces hommes-là sauraient attendre leur heure.

25.10.08

Songe

Il se plaignait de la présence de cette ombre, et en même temps il ne savait vivre sans elle. Elle lui parlait, lui enseignait jour après jour comment se tenir, comment vivre, elle l’ accueillait chez elle, une merveilleuse demeure pleine d’ objets que l’ ombre animait en passant parmi eux.
Bref, il se serait bien vu vivre encore longtemps en sa compagnie, mais un jour elle s’ éclipsa. Il n’ entendit plus sa voix ni ne reconnut ses gestes quotidiens autour de lui, ce qui le chagrina pendant plusieurs semaines. Puis il remarqua en lui des signes de sa présence, certains réflexes, certaines pensées qu’ il avait, qui étaient bien ceux de cette ombre. Ainsi, il se sentit gouverné par l’ ombre d’ une ombre, pensée confuse se dit-il et qu’ il ne partagea jamais.

24.10.08

Âtre

Pourquoi le presbytère perdu au milieu de ce plateau couvert de chardons et parcouru par le vent restait-il dans sa mémoire comme un lieu où revenir et chercher refuge ? Il était alors habité par un petit groupe d’ individus réfractaires à la société qui se rassemblaient parfois le soir autour du feu à l’ occasion d’ un anniversaire. Le plus souvent, ces fêtes étaient silencieuses, centrées sur le jeu des flammes dans l’ âtre. Des discussions s’ engageaient mollement, sans doute en raison de la fatigue occasionnée par le climat des environs et les tâches journalières, et s’ épuisaient assez vite. Chacun se repliait en soi, oubliant pourquoi on s’ était rassemblé.
Vint un soir une fille au pantalon rouge qui, assise près du feu, se tut aussi, mais qui, avant de partir ce soir-là, déposa sur la pierre de la cheminée un minuscule caillou sans doute ramassé dans les parages : minuscule caillou qui fut recueilli par l’ un des habitants du presbytère, celui-là même qui garda profondément la mémoire et le désir des lieux, associant à ce mince fétiche la couleur rouge de l’ âtre, du pantalon et du visage de la visiteuse disparue le lendemain.

23.10.08

Nom

La maison était située au centre du village entouré de montagnes. Elle avait été depuis longtemps vidée de ses meubles, et le jardin n’ était plus entretenu. Le nom du propriétaire était toutefois resté accroché au-dessus de la porte principale, comme un ancien titre de gloire. On disait que l’ homme avait eu de nombreux admirateurs partout dans l’ île, et que parmi ceux-ci il y avait eu un nombre important de ses propres esclaves. On racontait aussi qu’ il avait été un bon maître, et qu’ il avait légué avant de disparaître plusieurs de ses propriétés à quelques-uns de ceux qu’ il avait affranchis. Mais quoi faire de cette demeure maintenant délabrée et risquant de s’ effondrer tout à coup ?
Après un temps de réflexion, on avait finalement vendu la maison à un riche personnage venu de très loin. Celui-ci voulait y venir en vacances pour écrire un livre qui raconterait l’ histoire du maître disparu.

Lecture

Ainsi il avait lu brume, et la brume s’ était formée en lui. Des jours durant, elle ne quitta pas son esprit, brume investie par des visages connus ou inconnus, et des paysages sans grâce. L’ intérieur des maisons reparaissait, hivernal, avec cette lumière cendrée qui avait hanté son enfance.
Quant aux visages connus, il s’ agissait surtout de la vieille femme morte il y avait longtemps, mais dont il n’ avait pas vécu le déménagement de l’ appartement. Celui-ci était donc resté meublé et habité, et les jours embrumés comme ceux-ci il y revenait, ou plutôt l’ appartement lui aussi éclairé gris l’ envahissait sans qu’ il pût s’ en échapper.
Maudite lecture ! Il n’ osait se replonger dans le livre, de peur que la brume envahisse sa vie jusqu’ à la fin.

22.10.08

Marche

Il percevait des formes, des lignes, des climats. Le paysage était central, au sein duquel quelques figures isolées et errantes avançaient. La montagne était parcourue par un maigre sentier où certaines d’ entre elles s’ arrêtaient et repéraient un horizon caché. Un abri, en attendant de poursuivre la marche.
Mais isolées, ces figures n’ étaient rien. Il leur fallait une parole, intérieure d’ abord, puis se cognant à un obstacle passé ou présent. Quelque chose les empêcherait d’ avancer et de découvrir l’ horizon cherché. Au bord de l’ obstacle, face à lui, elles parlaient avec une ombre, un songe, une idole qu’ elles avaient cru laisser derrière elles.
Quand tout était bruit et envahissement dans la ville, confusion des paroles qui ne se répondaient pas, un dialogue tendu commençait, qui donnait son sens au paysage immense.

21.10.08

Maison

Tu venais dans cette maison une fois par mois au moins. Dedans, il restait la plupart des meubles et des objets ménagers, si bien que tu t’ installais comme si les habitants y avaient encore vécu, retrouvant leurs gestes et leurs habitudes. Tu t’ asseyais dans leur fauteuil, tu dormais dans leur lit plein de leur odeur, tu te servais de leurs ustensiles de cuisine, de chacun de leurs objets encore couverts de leurs empreintes.
En somme, tu faisais corps avec eux qui avaient disparu, tu retrouvais leur souffle, leurs attentes, leurs désirs, leurs peurs en te coulant naturellement dans la vie passée de cette maison que tu ressuscitais avec une facilité qui t’ étonnait toi-même.
Le soir, lorsque tu fermais un à un les volets de la maison selon un rituel ancien, tu retrouvais les gestes du vieil homme, sa fatigue à faire cela chaque soir, son désir, parfois, de les fermer pour toujours. Il t’arrivait aussi, comme à lui, de te pencher vers l’ extérieur de la maison, de regarder le ciel qui s’ obscurcissait en écoutant les derniers chants d’ oiseau.

Lecture

Il reconnaissait le livre qu’ il n’ avait encore jamais lu. Les paysages, les personnages, les situations qu’ il découvrait page après page lui étaient étonnamment familiers. La rêverie de laquelle semblait sortir le récit, il l’ avait lui-même expérimentée, rêverie profonde, rêverie sans fin. Le moindre geste, le plus petit détail dans la mise en scène, il se les appropriait comme un souvenir lointain, qu’ il avait cru effacé, mais qui ressurgissait à travers cette évocation dans les pages du livre.
Est-ce que cela valait la peine de continuer à lire ? La symbiose était si parfaite, si étonnante, qu’ il fermait parfois les yeux pour poursuivre la lecture d’ une phrase dans un murmure qui surprenait les gens autour de lui.
Observant le lecteur avec plus d’ attention, l’ un des voyageurs se pencha vers le livre posé sur les genoux du jeune homme, et vit qu’ il s’ agissait en vérité d’ un cahier aux pages immaculées.

20.10.08

Salon

Ce sentiment qu’ il avait de voir le salon de la vieille femme se recomposer autour de lui à partir d’ une seule odeur était étrange. Il lui paraissait d’ autant plus étrange lorsqu’ il se rendait compte que l’ odeur qu’ il avait sentie un bref instant n’ existait pas, ou plutôt qu’ elle ne lui était pas extérieure, mais que son propre cerveau – sa mémoire – l’ avait générée de lui-même, et avec elle l’ intérieur de l’ appartement qui lui correspondait, celui de la vieille femme chez laquelle il se rendait au moins une fois tous les quinze jours.
Oui, c’ était bien son salon, avec ce mélange d’ odeur à elle, de meuble et de tapis, de papier peint et de cuisine, de canaris piaillant dans la cage à côté de la fenêtre, de graines dans la cage… Et le bruit des trains dehors, leurs balancements et leurs chocs aux changements de rail, même ce bruit faisait partie de cette odeur qui vivait très bien sa vie au fond de sa cervelle, à la fois si familière et si secrète, comme si elle lui appartenait en lui étant tout à fait extérieure, surgissant forcément du dehors alors qu’ elle était tapie en lui-même, en ce qu’ il croyait être lui.

18.10.08

Chambre

Gardez la chambre, avait-il dit. Gardez la chambre pour vous guérir des images, des pensées, des songes des autres, n’ en sortez pas, fermez même les volets.
Mais désormais la chambre était pleine d’ images et de pensées étrangères, pleine de leurs reflets qui couraient sur les murs et se multipliaient seconde après seconde. Alors il quitta la chambre trop pleine et divertissante, et s’ en alla par les rues, par les champs désormais si vides et silencieux, si étrangement vides et silencieux, et il s’ y sentit bien, loin de la chambre.

17.10.08

Récit

Il avait vécu là pendant de longues années, loin des côtes. On le voyait circuler dans le village entouré de montagnes, toujours à la recherche d’ objets qui pouvaient témoigner d’ un monde disparu, enseveli sous la végétation épaisse et les constructions nouvelles. Année après année, il avait collecté une quantité de vestiges de ce passé qui occupait ses pensées jour et nuit, vestiges qu’ il avait rassemblés dans sa grande maison de style colonial.
Longtemps il avait entretenu un échange silencieux avec ces objets souvent usuels, outils, récipients, fétiches, jusqu’ au jour où plusieurs ombres lui apparurent sur les murs blancs de sa maison. Le vieil homme invita ces visiteurs à s’ asseoir dans le salon, et, avec une grande douceur, il leur posa des questions sur leurs vies révolues, questions auxquelles ils répondirent dans une langue ancienne qu’ il mit du temps à reconnaître.
Les ombres revinrent souvent dans sa maison, et de ce commerce avec eux est issu le récit que ses descendants découvrirent après la mort du vieil homme.

Banyan

Il était à la sortie de la ville, à côté du boulevard qui longeait l’ océan. On le voyait de loin, haut comme un immeuble de quatre étages. Ses branches pendaient au lieu de s’ élever, leur masse sculptée par les vents qui ne cessaient de souffler sur la côte. De lourdes lianes pendaient aussi, formant une espèce de voûte sous laquelle s’ asseyaient quelques clochards à la peau sombre.
L’ arbre, situé non loin du cimetière, impressionnait par sa puissance passive, par sa résistance aux vents et aux cyclones. Il émanait de lui une tristesse ancestrale, comme si, à travers lui, était transmise la mémoire des hommes qui s’ étaient assis à son ombre pendant tant d’ années, ne sachant où se réfugier face à la violence du soleil.
Devant le spectacle de ces branches et de ces lianes lugubres lorsque le soir venait, nous rêvions du récit d’ âmes depuis longtemps disparues, encore trop craintifs pour oser aller nous asseoir à l’ ombre du plus vieux banyan de l’ île.

12.10.08

Rive

Il se taisait. Sur la rive en face, des hommes s’ agitaient autour de plusieurs coques. Après quelques conciliabules, ils se décidèrent à les retourner et sortirent de sacs qu’ ils avaient amenés avec eux des paquets de tissu que des femmes à côté se mirent à raccommoder en bavardant.
Ce travail de couture dura quelques heures pendant lesquelles le ciel se couvrit, puis les hommes commençèrent à déplier les voiles aux couleurs bigarrées pour les attacher aux mâts qu’ ils avaient fixés sur les bateaux. Pendant qu’ ils essayaient laborieusement d’ attacher les voiles, celles-ci se gonflaient du vent qui s’ était levé, ce qui rendait le travail des hommes de plus en plus pénible.
Bientôt, ils se lassèrent de cette tâche, étalèrent sur le sol humide les vieux draps dont certains s’ étaient décousus, et s’ allongèrent aux côtés des femmes pour baguenauder avec elles en contemplant l’ estuaire qu’ ils ne quitteraient donc jamais. Ce spectacle était plaisant à voir, se dit le peintre.

10.10.08

Saumon

Que venait faire ce poisson noble dans ces eaux sales ? La bête pesait son poids, et avait été pêchée à l’ entrée de la métropole impériale. On n’ en avait pas vu de telle depuis un siècle, depuis l’ époque bénie où les saumons remontaient les fleuves jusqu’ ici.
Remontait-il de nouveau le fleuve, celui-là, parce que ses eaux étaient devenues plus saines ? C’ est ce que prétendaient certains spécialistes en assainissement des eaux. D’ autres affirmaient que la pollution des fleuves s’ était au contraire aggravée. Alors, leur demandait-on, que faisait ce saumon énorme dans ces parages ? Etait-il venu nous alerter de la dégradation généralisée de l’ environnement, poussant l’ abnégation jusqu’ au sacrifice ? Quoiqu’ il en soit, la présence de l’ animal exposé tel un trophée par celui qui l’ avait pêché troublait les esprits. Il finirait sans aucun doute derrière une vitrine dans quelque musée national, avec la date de son intronisation au rang de poisson maudit.

9.10.08

Livre

Il lui offrait ce livre trouvé par hasard dans une librairie du pays, sachant qu’ il ne lisait que les journaux et les magazines spécialisés en automobiles. Le livre était traduit dans sa langue, et racontait l’ histoire d’ un homme parti à la recherche d’ un trésor. L’ ami qui lui offrait s' était dit que cette histoire l’ intéresserait, mais il n’ avait pas pensé que même écrit dans sa langue il resterait étranger au jeune homme solitaire qui passait ses journées assis sur un balcon à écouter la pluie d’ été tomber dans le jardin.
Oui, jamais il n’ ouvrirait le roman, jamais il ne se laisserait séduire par l’ histoire qu’ il connaissait d’ avance, croyait-il, et qui de toute façon n’ avait pas la solidité des choses qui l’ entouraient, fussent-elles minuscules.
A l’ ami, le livre avait paru contenir un espace immense qui pouvait être dévoilé dans une autre langue. C’ était sa propre vision, quand le jeune ermite voyait dans ce rectangle agrémenté d’ une image exotique une porte verrouillée à double tour dont il ne voulait surtout pas la clé, préférant se concentrer sur son environnement immédiat.

8.10.08

Ile

Les rumeurs de décadence qui parvenaient jusqu’ à l’ île bouleversaient les esprits. On envisageait les pires développements, craignant de se voir à nouveau coupé du reste du monde. La liaison aérienne fragile qui rattachait les insulaires au continent pouvait-elle disparaître ? On levait les yeux vers le ciel à la recherche de quelque avion, et quand l’ attente durait, une sourde angoisse se diffusait dans la foule.
S’ inspirant d’ anciens récits empruntés dans les bibliothèques, on se mit en quête d’ épaves de navire qu’ on pourrait remettre à flot pour rejoindre régulièrement les terres éloignées. Les plus résolus proposaient de quitter l’ île une bonne fois pour toute, comme il aurait fallu le faire il y avait longtemps. Les signes annonciateurs du déclin ne s’ étaient-ils pas multipliés ces dernières années ? Sans travail ni subsides du continent, l’ exode semblait à quelques-uns la seule solution. On les pendit dans la bonne humeur, et on pensa à autre chose.

7.10.08

Bilan

Parmi beaucoup d’ autres choses, il avait consommé près de trois tonnes de pommes de terre, deux tonnes et demie de viande, cinq cent dix kilos de légumes divers, le même poids en confiture, neuf cent litres de café, quatre cent trente neuf plaques de chocolat, mille cinq cent cinquante six litres de vin, neuf cents litres de bière, deux cents litres de whisky ; usé deux cent quarante pantalons, trois cent vingt chemises, cent trente pullovers, cent dix neuf chaussures, plus de cinq cents chaussettes, une bonne cinquantaine de costumes, onze voitures, quinze matelas, dix neuf montres, cent quinze brosses à dent, trois cent quarante serviettes, quarante trois téléphones portables, seize ordinateurs, et maintenant il disparaissait sans laisser de traces.

Famille

On arrivait par une petite route qui longeait un champ, et qui, entre le coin d’ une maison et le bord d’ une mare, finissait dans une cour de ferme. Les deux femmes accueillaient les visiteurs, l’ une vieille mais encore active, puisqu’ elle aidait au potager en face.
Très vite on allait dans la salle à manger où les hommes entraient également, venus des étables. Les verres à moutarde étaient posés sur la table, qu’ on emplissait d’ un vin cuit sorti d’ une armoire. L’ homme, son fils, sa femme et sa belle-mère faisaient tous ensemble la conversation (le plus souvent il s’ agissait des récoltes et de l’ élevage).
Plus bas, assis sur une chaise lui aussi, il dévisageait ceux qui l’ entouraient, essayant de saisir le sens de certains propos campagnards, mais à chaque fois qu’ il venait ici, il repartait avec le sentiment de n’ avoir rien, absolument rien compris de l’ existence de cette famille. Sa carrière d’ ethnologue s’ arrêta là.

6.10.08

Scénette

L’ aimable inquisiteur se tournait vers lui :
- N’ est-ce pas vrai, lui disait-il d’ une voix onctueuse, que vous avez tout raté, vous et vos amis ? Vos châteaux de sable se sont effondrés l’ un après l’ autre, vos maîtres sont morts, vos alliés se sont détournés de vous, et vous vous êtes révélés tels que vous êtes : de pauvres pantins sans vie, avec lesquels quelques enfants désoeuvrés jouent encore les dimanches pluvieux…
La position de l’ homme qu’ on apostrophait ainsi était semblait-il assez inconfortable. Etait-il attaché ? A ses paroles assez rares on sentait en effet que celui-ci faisait un effort pour quitter la scène, en vain. On peut supposer qu’ il se trouvait dans quelque lieu public, car derrière sa maigre voix on entendait le passage de la foule. Sans doute était-il sur quelque place où des mendiants et des passants assistaient à la scène sans dire un mot, interloqués.
L’ absence d’ applaudissements de la part du public n’ empêchait pas l’ inquisiteur à l’ éloquence outrancière de continuer à débiter ses moqueries, heureux simplement qu’ on l’ écoutât, et qu’ on pût constater que, des deux hommes, lui avait sans conteste la voix la plus forte.

5.10.08

Cigare

Fumer le cigare, c’ était s’ absenter. Calé dans le fauteuil, il fumait sans fin, allumant un nouveau cigare quand celui qu’ il était en train de fumer était achevé. La boîte à portée de la main, il savait que la réserve tiendrait la journée.
Fumer lui semblait être une manière noble de tuer le temps, pris au milieu de volutes et d’ une atmosphère de plus en plus épaisse quand le salon, l’ hiver, était fermé. Seul dans la pièce, il ignorait la maladie qui, on le lui avait prédit, allait finir par surgir et l’ emporter. Il savourait plutôt cette absence dans laquelle il vivait, absence des morts bel et bien engloutis, absence des vivants qui ne passaient plus dans la rue, qui ne parlaient plus parce que leurs voix s’ étaient définitivement éteintes, faute de mots. Lui-même, semblait-il, s’ était absenté de ce monde, emporté par le rythme et le parfum de cette respiration nocive, animé d’ une sensation de la vie où tout son passé disparu ne lui pesait plus, glissant avec délices dans le néant.

4.10.08

Enfant

Il descendait l’ escalier à un certain moment. Il ne descendait qu’ une seule fois, et c’ était toujours la bonne. Connaissant parfaitement les habitudes matinales du père, il savait, au fond de son lit, attendre avec une attention un peu soutenue à ce qui se passait dans la maison. Des bruits de porte lui étaient des signaux, d’ autres bruits dans la cuisine, tel celui d’ une chaise sur le carrelage, ou la fermeture du frigidaire et du placard. Chaque bruit correspondait à un acte particulier que l’ enfant plaçait mentalement dans une série de mouvements habituels dont le dernier était l’ ouverture coulissante de la penderie de laquelle le père extrayait son manteau.
Alors l’ enfant descendait l’ escalier en courant, s’ asseyait sur l’ avant-dernière marche en regardant le père vêtir son manteau au fond du couloir, puis celui-ci s’ avançait, et, avant d’ ouvrir la porte sur la petite allée glaciale, se penchait vers le fils pour l’ embrasser et se faire embrasser.

Enfants

On avait puni les deux enfants : s’ étant disputés, ils étaient condamnés à rester assis côte à côte à la table posée au milieu du jardin ensoleillé, avec l’ interdiction de bouger et d’ aller jouer. On avait disposé sur la table tous les vieux magazines de bandes dessinées conservés au grenier, un paquet impressionnant, que les deux enfants devaient lire pendant tout l’ après-midi.
Ils se mirent à feuilleter les illustrés avec une expression de colère non feinte, puis, peu à peu, sans oublier leurs sentiments antérieurs, ils prirent en même temps le masque du boudeur, dissimulant bien leur vif plaisir à redécouvrir les personnages qu’ ils aimaient.
Le soir, les deux boudeurs au front ridé montèrent au grenier remettre le paquet de magazines, ayant trouvé dans ces pages colorées et riantes des motifs de dispute inédits et des scènes de colère grandioses. Ils ne purent s’ empêcher de sourire pendant le dîner, honteux de se démasquer ainsi devant les adultes.

2.10.08

Pays

Le trop-plein de plantes, d’ animaux et d’ hommes exotiques le laissait sans voix. Il aurait pu, en arrivant là, en faire l’ inventaire quotidien, photographiant à tout va, pour ensuite envoyer les clichés accompagnés de quelques anecdotes sympathiques à ceux qui étaient restés au pays. Mais cela dépassait ses forces, conscient qu’ il était désormais que les mots qu’ il aurait pu joindre à ces images eussent été trop généraux et empreints d’ une mièvrerie (sous couvert d’ émerveillement) qu’ il ne supportait plus.
Ainsi, qu’ aurait-il pu dire de cette première baleine qu’ il avait vue bondir hors des eaux pour la première fois ? Qu’ elle était énorme, bleu foncé, que le geste de la queue était d’ une souplesse remarquable ? Oui, certainement, mais disant cela, il eût entendu la voix de milliers d’ autres avant et après lui, et rien que cette perspective le terrifiait, au point de lui faire préférer le silence qui était aussi le refuge des hommes du pays.

1.10.08

Livres

Les livres qu’ on avait lus n’ étaient pas si nombreux. Tout au plus une dizaine, vingt peut-être. Lus, on pouvait dire qu’ ils l’ avaient été parce que le paysage qu’ ils déployaient, l’ âme d’ un ou de plusieurs personnages qu’ ils exposaient avec force, les questions qu’ ils soulevaient de manière radicale étaient encore présents dans l’ esprit du lecteur des années après avoir achevé l’ œuvre.
Pouvait-on reconnaître, dans les livres qu’ on avait lus, des constantes, voire une ligne directrice commune ?
Surgissaient des figures d’ hommes tourmentés par un désir puis pourchassés pour le crime que ce désir avait provoqué. La plupart d’ entre eux avaient commis un acte irréparable qu’ il leur était impossible de regretter, car de cet acte avait dépendu une nouvelle connaissance qu’ ils avaient cherché par-dessus tout.
C’ était le premier groupe d’ hommes au cœur des livres qu’ on avait lus : des criminels, dont la liste s’ allongeait au fur et à mesure qu’ on se souvenait.

30.9.08

Aveugle

Etre aveugle trois jours sur six était une expérience singulière. Pendant trois jours, ses paupières gonflées recouvraient ses yeux et elle ne pouvait rien distinguer de ce qui l’ entourait. Puis au bout de trois jours la douleur s’ apaisait et elle pouvait de nouveau voir.
Elle finit par s’ habituer à cette vie d’ aveugle à mi-temps, supportant avec sagesse les longues journées dans une semi-obscurité, dans l’ attente de la lumière qui devait revenir et puis disparaître à nouveau.
Sa sensibilité aux sons se développa très vite, ainsi que son habilité tactile. Au bout de quelques mois de cette vie, il lui arrivait même, quand elle pouvait voir, de fermer les yeux pour mieux discerner les formes d’ un objet à l’ aide de ses doigts, ou bien pour reconnaître plus facilement le caractère d’ une personne qu’ elle rencontrait pour la première fois à la simple écoute de sa voix.

Expiation

Il me racontait qu’ il se rendait une fois par semaine au siège de la revue pour assurer l’ administration et les abonnements. Quand la revue emménagea chez l’ éditeur qui en assura les frais d’ impression, celui-ci commença à l’ employer l’ après-midi à la lecture des manuscrits, puis lui proposa de diriger une collection. Là, il publia des romans, des recueils de poésie, des essais qui firent date.
En fin d’ après-midi, il quittait la maison d’ édition pour aller au siège d’ une autre revue dont il s’ occupait et d’ où il partait, la besogne terminée, vers minuit.
Le lendemain matin, il devait lire ou écrire son feuilleton hebdomadaire, sans oublier les nombreuses préfaces promises à différents auteurs.
Cette activité débordante stupéfiait son entourage. A moi il me dit un jour, le regard sombre mais la bouche toujours modelée par ce petit sourire ironique que chacun lui connaissait : « Je dois avoir quelque chose à expier ». Puis il éclata de rire en commandant un autre verre.

29.9.08

Hordes

Ils sortaient des fourrés où on les avait vus pénétrer il y avait longtemps et déboulaient dans les villages, ravageant les plate-bandes qui étaient depuis peu la fierté des nouveaux campagnard venus des villes. Ils couraient dans tous les sens, sans jamais se séparer les uns des autres, glissant, tombant parfois, mais pour se relever aussitôt et reprendre leur course folle à travers les rues et ruelles.
On rapportait que certains animaux avaient fait intrusion dans des écoles qu’ ils avaient traversées à toute allure en renversant tables et chaises, et que les enfants et leurs professeurs terrifiés avaient pu se réfugier de justesse dans un coin de la salle, sains et saufs.
Ces hordes de sangliers étaient apparues dans différents pays à la même période, sans qu’ on pût savoir quelle était la cause de ces courses désespérées d’ animaux réputés comme farouches et peu disposés à sortir de leurs forêts. Bientôt, on les considéra comme un facteur de trouble à l’ ordre public, et on se mit à organiser des battues visant à exterminer ces hordes au comportement totalement imprévisibles.
Mais celles-ci furent un échec, car – comme on le constata très vite – les sangliers avaient quitté leurs anciens territoires et se déplaçaient constamment.

28.9.08

Bâtisseur

Le matin au lever, c’ était le vide de la nuit qui le laissait sans voix, incapable de se raccrocher à quoi que ce soit, comme si sa propre vie avait disparu, tout son passé englouti sans qu’ il pût rien en récupérer. La journée s’ écoulait, et peu à peu revenaient des éléments de la nuit précédente, des bouts de rêve, des sensations obscures qui faisaient émerger des instants effacés ou oubliés, puis soudainement des pans entiers de son existence.
Le soir, quand il s’ asseyait à son bureau, il pouvait croire qu’ il avait récupéré la totalité de son passé, et après avoir composé un tableau idéalement exhaustif de sa propre vie, il en arpentait chaque année et chaque mois dans des espèces de couloirs à l’ intérieur d’ une tour qu’ il s’ était bâtie en quelques heures. Venaient ensuite la nuit et le sommeil qui effaçaient tout l’ édifice dont il ne possédait aucun plan.

27.9.08

Roi

Etait-il seulement « juché », comme certains disaient ? On imaginait alors un homme à l’ écart et trônant au-dessus du reste des humains. C’ était d’ ailleurs l’ image que diffusaient de lui certains sceptiques en se référant à quelques entretiens où le souverain en question couvrait plusieurs siècles et cultures d’ une voix grave et lente, sûre de la vision qu’ elle déployait.
Son territoire était immense, et il en maîtrisait la géographie parfaitement. N’ en avait-il pas parcouru les mille chemins pendant de nombreuses années d’ errance ? N’ avait-il pas fait l’ effort, lui, de quitter village et famille pour découvrir de nouvelles contrées qu’ il avait annexées ?
Ainsi s’ était construite la légende du roi à la parole sentencieuse. Mais de trône il n’ y avait plus, juste une banquette dans un train régional à la fenêtre duquel on apercevait les champs et les forêts de son royaume, et quelle couronne sur une tête fatiguée ? Même son peuple s’évanouissait année après année.

26.9.08

Voix

Il y avait des êtres dont on ignorait à peu près l’ existence. Ils vous appelaient une fois tous les trois mois, disaient quelques phrases auxquelles vous répondiez le plus poliment possible, et on s’ arrangeait tout de suite avec eux.
Une de ces personnes était une femme aux cheveux gris et à la voix à la fois ferme et chaleureuse. Elle appelait l’ homme quand elle avait besoin de lui, et sitôt tombés d’ accord elle lui envoyait l’ objet promis par la poste.
Jamais il n’ y eut de dispute entre eux. Cette entente était exceptionnelle, et peut-être est-ce grâce à elle que l’ homme avait le sentiment somme tout étrange que la femme n’ existait pas dans sa vie.
Pourtant, sans qu’ il s’ en rendît compte, la voix si rare continuait à agir en lui. Et bien qu’ elle fût chaque jour présente dans ses pensées les plus obscures, ce n’ est que le jour où la femme mourut subitement qu’ il en prit conscience, et l’ entendit pour la première fois.

24.9.08

Photo

Son visage était émacié et le regard tendu vers l’ objectif. Lui qui découvrait la photo se souvenait d’ un homme au visage plutôt rond et d’ yeux à l’ expression moins sévère. Etait-ce vraiment la même personne, connue vingt ans plus tôt ? N’ y avait-il pas maldonne ?
Revenaient alors des images de déambulation dans une pièce fermée, et lui qui soudain s’ arrêtait devant vous pour répondre à une de vos questions. De longues minutes de silence s’ écoulaient pendant lesquelles chacun de ceux qui écoutaient guettait le resurgissement d’ une parole. Oui, peut-être cette tension du regard avait-elle été déjà là, dans ces moments de face-à-face impromptus, alors que l’ homme interrogé se trouvait soudain sous l’ emprise d’ objectifs plus nombreux encore. Oui, c’ était bien lui, finalement, à vingt ans de distance, le même inconnu figé par une présence alerte à laquelle il tâchait de répondre le mieux possible par cette pose presqu’ agressive et en tout cas animale, c’ était bien lui qui était maintenant revenu, le même inconnu d' autrefois, il le reconnaissait.

23.9.08

Fuyard

Il pouvait se perdre dans la foule, on ne le retrouverait pas, certainement pas. Avait-on un portrait ressemblant de lui ? Il y avait bien ces autoportraits qu’ il avait laissés dans son atelier, mais année après année ses traits avaient considérablement changé, et même le regard, - qui normalement est ce qui évolue le moins dans un visage -, même son regard s’ était transformé, ses yeux jadis si vivants ayant perdu de leur clarté ancienne.
La scène de la poursuite avait pourtant été programmée et finalement organisée. Même le peintre n’ y échapperait pas. On le débusquerait dans sa petite ville natale, attablé auprès de paysans qu’ il avait peints autrefois. Son œuvre l’ aurait trahi : on aurait reconstitué toute la mise en scène, et celui qui se croyait finalement sauvé, loin de sa famille et de la cour, sans postérité même, aurait été retrouvé très facilement par quelque amateur qu’ il ne connaîtrait jamais.

21.9.08

Chimie

Il cherchait l’ instant où tel souvenir perdait de sa consistance et se défaisait au contact d’ une pensée nouvelle, pensée qui, de manière toujours inattendue, le délivrait du passé aliénant. Trop d’ images s’ étaient accumulées et agglomérées en lui, composant une collection figée à laquelle il avait appris à revenir sans cesse pour en inspecter le bon ordre, sans se rendre compte que des fissures se formaient dans chacune des toiles accrochées aux murs et que les lampes ne diffusaient plus qu’ une lumière de plus en plus faible.
Que sa vie intérieure ne ressemblât plus à l’ aménagement d’ une série de pièces dont il aurait hérité à la naissance, mais à la confrontation de différentes substances inconnues à travers laquelle il atteindrait de nouvelles connaissances, voilà ce qu’ il attendait désormais de l’ avenir, sans trop savoir si ses propres expérimentations solitaires et anodines le mèneraient à cette chimie toute personnelle qu’ il appelait de ses vœux.

20.9.08

Traversée

Ce rêve était grotesque. Il avançait sur l’ océan, posé sur une simple serviette de bain de couleur bleue, flottant sur l’ eau comme un fakir dans les airs. Son principal souci était d’ éviter que son portefeuille et quelques autres affaires qu’ il avait emmenées dans le périple ne tombent, car – se disait-il – il était hors de question pour lui de plonger les récupérer au fond de l’ océan. Il faisait donc attention que ces divers objets restassent près de lui, au centre de l’ improbable embarcation.
A côté de lui, des individus qu’ il connaissait mais dont il ne se rappela plus les identités au réveil flottaient comme lui posés sur une serviette. Ils lui expliquèrent qu’ il n’ était pas nécessaire de ramer, puisque les courants les entraînaient très loin de là au rythme certes lent d’ une quinzaine de kilomètres à l’ heure. Une carte se dessinait dans son esprit, sur laquelle était représentée la longue traversée du nord vers le sud, ou du sud vers le nord.

Serveur

Le serveur avait ses serviteurs. L’ un était déjà vieux et arrivait dès l’ ouverture du café. Il s’ asseyait lourdement sur un tabouret face au comptoir, saluait le serveur avec lequel il échangeait quelques mots, puis repartait faire quelques courses pour lui. Lorsqu’ il revenait, il avait l’ air las et fatigué, et, assis dans un coin de la salle, semblait attendre la prochaine mission.
Un autre arrivait. Il était bavard et sa voix était désagréable. Comme il n’ y avait guère de clients, on n' entendait que lui. Mais s’ il parlait, c’ était semblait-il pour distraire le serveur qui, de l’ autre côté du comptoir, s’ ennuyait ferme. Il essayait ainsi de l’ amuser avec les dernières nouvelles du pays, sans jamais avoir de succès.
Le serveur restait impassible, le regard tourné vers la rue, observant les rares passants. Chaque jour, chacun de ses fidèles clients lui rendait un petit service, trop heureux de lui faire plaisir et d’ oublier en même temps sa triste condition, qui de retraité, qui de chômeur.

19.9.08

Homme

Il s’ asseyait à des tables ou sur des bancs, avec ce sentiment toujours plus vif de ne rien devoir ajouter au monde tel qu’ il était autour de lui. Ce qui existait, tout ce qui l’ entourait était bien ou mal, il ne savait exactement, tâchant d’ intervenir le moins possible dans ce qui se tramait dans son environnement immédiat. Ainsi, lisant quotidiennement des journaux récupérés çà et là, il n’ en retenait rien. Et il faisait de cet oubli devenu rituel un exercice salutaire.
Assis à l’ écart, occupant toujours les mêmes places, il fuyait les questions, celles des autres et celles qu’ il ne manquait pas de se poser lorsqu’ il était trop attentif aux événements qui se déroulaient devant lui. Il évitait les échanges trop personnels avec l' étranger qui, assis un moment à côté de lui, aurait pu lui confier certains secrets dont la charge lui aurait déplu.
Sa clochardisation était en bonne voie, se disait-il dans un léger sourire, les pieds posés sur son bureau tandis qu’ il dictait quelques lettres à une secrétaire dont il n’ avait pas encore relevé le prénom ni même la couleur de peau.

Terre

Les uns après les autres, on jetait les zébus dans l’ eau. Ils glissaient d’ abord sur le pont trempé, puis il suffisait de les pousser et on entendait le fracas de leur corps et leur beuglement désespéré. Ils se débattaient au milieu des vagues, nageaient comme ils pouvaient, ballottées par les courants comme de pauvres pantins. Sur le navire, les hommes faisaient des paris.
Certains se fracassaient contre des rochers alors qu’ ils s’ étaient avancés vers le rivage qui étaient à deux encablures. Les autres, restés près de la coque, disparaissait dans des flots rouges, dévorés par des squales.
Un seul des zébus jetés à la mer parvint jusqu’ au rivage de sable noir, rampant un moment puis se levant enfin avant de disparaître entre de hauts arbres qui ressemblaient à des pins.

18.9.08

Regard

Son regard était la bonté même. On discutait avec lui franchement, comme on aurait parlé avec l’ ami, car si loin de tout on rêvait encore de l’ ami. Lui savait vous attraper avec votre humeur nostalgique, vous emportait dans un monde de respect mutuel, celui dont vous aviez également rêvé en chemin vers ce lieu. Il y avait non seulement de la bonté, mais une immense sagesse dans les yeux qui vous fixaient et ne vous lâchaient pas pendant de longues minutes passées à échanger des avis sur les choses les plus diverses.
Le réveil était brutal. L’ ami était bel et bien mort, comment aviez-vous pu l’ oublier ou l’ effacer volontairement de votre mémoire ? Avec lui, toute franchise avait disparu à jamais, et celui qui vous faisait face n’ était qu’ un terrible pantin que votre imagination avait créé. Il vous fixait désormais avec des yeux de démon à la passion dévorante, brûlant une à une chaque parcelle de votre esprit. Ne restaient plus autour de vous que de vastes espaces de terre noire, vide de toute humanité.

Monde

Le monde était plat, les formes connues. Partout une géométrie unique permettait de reconnaître les terrains et les êtres. Le présent, qui débordait pourtant d’ événements annoncés à tous les coins des rues, le présent paraissait vide, comme un tableau aux figures trop nettes et trop connues. Chaque couleur, chaque son même entrait dans le tiroir d’ un regard formaté.
On cherchait à tracer de nouvelles lignes pouvant révéler des formes inconnues. On tâtonnait dans le noir, ce noir que personne encore n’ avait osé explorer, on dessinait à l’ aveugle un monde dont seuls les évanouis avaient parlé dans des ouvrages jamais réimprimés.

16.9.08

Silence

Que de silence ! Jamais, au cours de leurs marches ou de leurs rencontres, jamais il n’ avait pu se libérer de ce sentiment que l’ homme qui était à côté de lui taisait tout de lui-même. Mais n’ était-il pas trop petit, puis trop jeune, pour recevoir des réponses à des questions que de toute façon il n’ osait pas poser, comme si le silence de l’ homme était assez fort pour dissuader quiconque d’ essayer de le briser ?
Ainsi, il ne disait rien de son enfance et de ses parents, ou si peu… Quelques informations sommaires sur le métier du père, sur ses années de jeunesse à lui, mais en quelques traits qui ne permettaient pas de se représenter ce qu’ avait pu être sa vie passée. Etait-ce pudeur ou goût du secret ? Etait-ce parce qu’ il appartenait à une génération où il n’ était pas commun de raconter sa vie ?
Celui qui l’ accompagnait parfois dans ses marches pensait plutôt que le pays d’ où venait l’ homme expliquait ce silence. Pays qu’ il n’ avait jamais vu, mais dont il avait entendu parler.

13.9.08

Pardon

Il y avait des choses, toujours les mêmes, qu’ elle laissait ressurgir, alors elle demandait pardon, une nouvelle fois elle demandait pardon, et celui à qui elle demandait pardon, connaissant le refrain, le lui accordait.
Après cela on croyait que la page était tournée, que la vie allait prendre une nouvelle tournure, mais rien ne changeait vraiment, sa méfiance et sa mauvaise humeur étaient toujours là, elle ne lâchait rien, reprenant toujours les mêmes reproches.
Aurait-elle demandé pardon pour ce quotidien lamentable, pour cette multiplication d’ incidents se déroulant de manière inexorable ? Non, elle préférait, une fois par an au moins, revenir à ces événements anciens, trop enfouis, dont personne ne se souvenait à part elle et lui, sans se soucier du présent qui était la répétition continuelle, en plus sourd peut-être, du passé qu’ elle souhaitait effacer sans jamais y parvenir.
Alors il souhaita, lui, effacer tout présent.

Objets

Pour lui les objets avaient plus d’ importance que la vie d’ un être, que sa propre vie même. Assis dans ce fauteuil, il se voyait entouré de ceux qu’ il avait réunis dans ces quelques pièces, objets sans grande valeur pour la plupart mais qui provenaient de lieux et de demeures où d’ autres que lui avaient vécu avant de disparaître. Les objets, eux, n’ avaient pas disparu, poursuivant leur existence neutre ailleurs, toujours à l’ abri.
Cela durait depuis des générations, et il n’ y avait pas de raison que cela cesse. Parmi ces objets, les livres étaient les plus fragiles, transmis une ou deux fois, puis jetés. Leur valeur, pour la plupart, s’ épuisait vite. Les fétiches en revanche pouvaient survivre à plusieurs propriétaires, restant dans une même famille. Ils étaient petits en général, comme ce soulier pointu en bronze tenant dans la paume d’ une main, et dont la taille réduite n’ avait pas empêché la transmission impeccable de père en fils ou de grand-père en petit-fils. Il resterait donc quelques os et ce minuscule soulier.

11.9.08

Pétrole

Il y avait des mots puissants contre lesquels on ne pouvait rien faire. Ils étaient chargés d' une énergie supérieure. Le mot pétrole était un de ceux-là. Quand tout à coup il surgissait dans la bouche d’ un homme préoccupé par le peuple et son bien-être, pétrole voulait dire liberté.
Liberté d’ entreprendre, liberté d’ aller et venir, liberté de faire ses courses, liberté de partir en vacances, mais surtout liberté de travailler sans que son salaire soit considérablement amputé (c’ est ainsi qu’ on disait) par le prix de l’ essence à la pompe.
L’ âme du pays-continent était là, l’ âme du monde apparaissait par le truchement de ce simple mot – et de nul autre. Démocratie, égalité, paix, et même liberté étaient des mots creux à côté, ou plutôt pétrole les contenait tous, au point qu’ une angoisse se diffusait peu à peu dans les consciences à l’ idée qu’ il pourrait un jour disparaître, et avec lui toutes les grands idéaux qu’ il exprimait. Par quoi serait-il alors remplacé, par quelle substance aussi efficace pour la vie de l’ esprit ?

10.9.08

Maison

Il abandonnait la maison où des disparus avaient vécu et l’ avaient accueilli, il donnait les clés au prochain propriétaire. Avant, on avait pris des photos des pièces vides aux volets fermés et on avait fait le tour du petit jardin une dernière fois. Humé l’ air la gorge nouée.
D’ autres pouvaient dire qu’ ils avaient connu ces mêmes instants, mais la vérité était que rien, malgré les apparences, n’ était semblable. Car rien de la vie dans cette maison n’ était pareil à celle d’ autres hommes dans leur propre demeure, non, rien, ni les voix, ni les récits, ni les paroles échangées, ni les liens de famille, ni les rêves effacées des mémoires, rien de tout cela, lorsqu’ on abandonnait ce qui l’ avait hébergé, ne pouvait être dit semblable.
On laissait ce qui ne serait jamais raconté, emportant quelques vestiges dans des boîtes, et cette ultime illusion qui consistait à croire qu’ on portait en soi, intact, l’ intérieur de la maison.

Abri

A quoi songeait-il pendant ces premières heures matinales, allongé dans son lit aussi longtemps que possible ? Dans la cuisine, la femme s’ affairait, la porte fermée derrière elle pour ne pas gêner le somnoleur. Lui, au chaud, écoutait l’ hiver dehors : aucun chant d’ oiseau, ou juste le coucou, un léger souffle de vent dans les branches au-dessus de la fenêtre de la chambre, quelques pas de la femme dans la cour.
Le petit chien était lui aussi dans le lit, profitant de la chaleur. Tous deux, l’ animal et l’ homme, rêvassaient. L’ homme parcourait les années, remontait loin parfois, entre rêve et mémoire, jusqu’ au bord du fleuve sablonneux. Le chien de son côté revivait certaines pistes anciennes, geignant doucement.
Le jour était levé depuis longtemps. A neuf heures, la femme battait le rappel. Quand on ne lui obéissait pas tout de suite et qu’ on restait allongé encore un moment, elle râlait, ne comprenant pas cette obstination à végéter ainsi.